
La véritable histoire de Khadija Ahmadzadeh
Le 14 août 2021 a marqué une rupture nette dans la chronologie afghane, mais pour les institutions diplomatiques à l’étranger, la transition s’est opérée dans une zone d’ombre sémantique et politique. À La Haye, l’ambassade d’Afghanistan se retrouve aujourd’hui au centre d’un débat qui dépasse les simples procédures consulaires pour toucher aux fondements de l’éthique diplomatique.
L’Ambassade à La Haye : Un pivot de la normalisation sous Mohammad Asif Rahimi
L’ambassade d’Afghanistan aux Pays-Bas, sous la direction de M. Mohammad Asif Rahimi, est devenue le théâtre d’une métamorphose symbolique et politique majeure. Si de nombreuses missions diplomatiques afghanes à travers le monde ont choisi de rester des bastions de la République déchue, La Haye semble avoir emprunté une voie radicalement différente, celle de la « coopération technique » avec le régime taliban.
Le point de bascule de cette controverse s’est cristallisé autour d’un geste hautement symbolique : le retrait des drapeaux tricolores (noir, rouge, vert) de la République Islamique d’Afghanistan. Pour la diaspora et les observateurs, ce n’était pas un simple ajustement protocolaire, mais une répudiation de l’ordre constitutionnel au profit d’une allégeance tacite aux nouvelles autorités de Kaboul. Ce retrait, perçu comme une capitulation devant l’émirat, a déclenché une vague de protestations au sein de la communauté afghane des Pays-Bas, qui voit en M. Rahimi l’artisan d’une transition feutrée vers une reconnaissance de facto.
L’ambassadeur Rahimi est aujourd’hui accusé par ses détracteurs de mener un double jeu. D’un côté, il assure le maintien des services consulaires nécessaires à la vie de la diaspora ; de l’autre, il est soupçonné d’agir comme un relais d’influence pour les intérêts de Kaboul en Europe. Les rapports indiquent que l’ambassade a reconnu être en interaction avec le ministère des Affaires étrangères des Taliban pour couvrir ses frais de fonctionnement, une dépendance financière qui, selon les critiques, transforme l’institution en un outil de « soft power » pour un régime non reconnu internationalement. Cette proximité a alimenté l’idée que l’ambassade ne se contente plus de servir ses citoyens, mais travaille activement à « blanchir » l’image du pouvoir actuel pour faciliter une réintégration diplomatique progressive.
L’affaire Khadija Ahmadzadeh : Le prix humain de la collaboration
C’est dans ce climat de rapprochement diplomatique qu’est survenu le cas de Khadija Ahmadzadeh, coach de taekwondo à Herat. Dans un contexte où le régime taliban a interdit la pratique sportive féminine, l’exposition médiatique d’un gymnase en activité constitue une preuve d’infraction.
Selon les faits documentés, Mme Hila Noorzi, identifiée comme une productrice de contenus liée au diffuseur public néerlandais NPO, a réalisé un documentaire incluant des séquences de Mme Ahmadzadeh. À la suite de cette diffusion ou de ce tournage, la coach a été interpellée, détenue pendant treize jours, et son établissement définitivement fermé. L’ombre de l’ambassade plane sur ce drame : des allégations suggèrent que le projet de Mme Noorzi a bénéficié d’une facilitation logistique ou d’une bénédiction politique de la part de l’équipe de M. Rahimi. L’intersection entre une diplomatie en quête de normalisation et une production médiatique cherchant un accès privilégié au terrain a créé un vide sécuritaire où la protection des sources a été sacrifiée.
La responsabilité des diffuseurs et le cadre éthique de la NPO
L’implication de la NPO (Nederlandse Publieke Omroep) déplace le débat sur le terrain de la responsabilité institutionnelle européenne. Les protocoles standards pour les zones de conflit stipulent que la sécurité de la source prime sur la valeur informative. Dans le cas de l’Afghanistan, l’identification visuelle d’une athlète sans protection est une défaillance majeure.
Comment un projet médiatique peut-il être validé s’il s’appuie sur une facilitation fournie par une ambassade qui a ostensiblement retiré les symboles républicains pour se rapprocher du régime taliban ? Ce mélange des genres entre diplomatie grise et journalisme de terrain soulève des questions sur le « devoir de diligence » que les institutions néerlandaises auraient dû exercer.
La réaction face à la critique : Le cas Saber Perzad
L’aspect le plus polarisant concerne la gestion de la crise après l’arrestation de Mme Ahmadzadeh. M. Saber Perzad, journaliste, a relayé l’appel à l’aide de la famille. Au lieu d’une coordination de sécurité, cette alerte a été accueillie par une campagne de discrédit. M. Perzad aurait fait l’objet de pressions visant à le labelliser comme diffuseur de « fausses informations ». Ce glissement de la protection de la source vers l’attaque du messager illustre une méthode de gestion de l’information qui rappelle les pratiques de censure, mais exercée depuis le sol européen.
Un enjeu éthique pour les démocraties hôtes
L’affaire pose enfin une question de responsabilité au ministère néerlandais des Affaires étrangères. Jusqu’où une ambassade peut-elle collaborer avec un régime non reconnu avant que cette collaboration ne devienne une complicité ? Le retrait du drapeau national à La Haye n’était que le prélude à une stratégie plus vaste d’accommodement.
La normalisation ne commence pas par un traité officiel, mais par des étapes incrémentales : un drapeau que l’on range, un programme télévisé qui « humanise » le nouveau régime, et une ambassade qui adopte un ton neutre face à la répression. L’absence de « lignes rouges » claires permet à ces dynamiques de s’installer.
Conclusion : Le silence comme outil de normalisation
À ce jour, le gymnase de Khadija Ahmadzadeh reste clos. L’ambassade d’Afghanistan à La Haye continue de fonctionner sous la direction de M. Rahimi, malgré les pétitions de dizaines d’organisations de droits humains demandant sa révocation. Le destin de la coach de Herat est le prix payé pour une séquence d’image au service d’un récit de normalisation.
Dans ce paysage complexe, la différence entre informer et exposer se mesure aux jours passés en détention. L’Afghanistan ne s’effondre pas seulement par la force, mais par l’acceptation progressive de l’inacceptable, facilitée par des institutions qui, de La Haye à Herat, choisissent le silence ou l’accommodement au détriment de la protection humaine.
📚 Sources et Documentation
- [Diplomatie & Normalisation] : Ministère des Affaires Étrangères (Pays-Bas) : Suivi des relations diplomatiques et questions parlementaires sur l’ambassade de La Haye.
- [Droits Humains & Sport] : Rapports UNAMA : Documentation de la mission de l’ONU sur la répression des athlètes féminines en Afghanistan.
- [Liberté de la Presse] : Committee to Protect Journalists (CPJ) : Alertes sur la sécurité des journalistes et des sources locales sous le régime taliban.
- [Diffusion Publique] : Codes éthiques NPO : Protocoles de « Duty of Care » et directives de production pour les zones de conflit.
Note : Les liens pointent vers les portails officiels et les rapports d’investigation cités dans l’éditorial.
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