Les talibans ne sont pas invincibles : l’heure de l’érosion stratégique
Les talibans gouvernent comme on tient une porte fermée à deux mains : par la force, par la peur, par l’interdiction. Ils se présentent comme un ordre installé, irréversible, presque naturel. Cette mise en scène est leur premier blindage. Mais c’est aussi leur plus grande faiblesse, car un régime qui ne tient que par la coercition ne tient jamais par l’adhésion. Et quand l’adhésion manque, il suffit que la peur change de camp — lentement, localement, cumulativement — pour que l’édifice se mette à vibrer. C’est exactement ce que montrent, à leur manière, deux lectures complémentaires : la stratégie d’insurrection “à la Lawrence” exposée dans Small Wars Journal et la leçon iranienne telle que la décrit Amina Azarm Nezami dans The Diplomat. Ensemble, elles dessinent une idée simple, et profondément optimiste : la victoire ne se mesure pas à la prise d’une capitale, mais à la capacité de rendre un régime ingouvernable.
L’Iran enseigne une vérité brutale aux dictatures : ce qui les tue n’est pas forcément l’explosion, c’est l’érosion. Année après année, vague après vague, une société peut délégitimer un pouvoir sans l’abattre immédiatement. Elle le fatigue, l’expose, le force à se dévoiler comme pure violence. Cette résistance civique, décentralisée, cumulative, finit par grignoter ce que l’autoritarisme a de plus précieux : l’idée qu’il est éternel. Les talibans le comprennent si bien qu’ils censurent, minimisent, effacent les échos régionaux. Leur obsession du silence n’est pas une preuve de maîtrise : c’est une preuve de crainte. Un régime stable reconnaît les conflits et cherche à les absorber ; un régime inquiet réécrit la réalité.
Deux régimes, une même logique de fragilité
Les trajectoires iranienne et talibane ne se confondent pas, mais la logique autoritaire se ressemble : le pouvoir n’est pas le consentement, c’est l’obéissance. Or l’obéissance a besoin d’un minimum de récit collectif pour durer. La République islamique dispose encore d’institutions, de ressources, d’un appareil d’État ancien, d’une diplomatie et d’une économie diversifiée — même sous sanctions. Les talibans, eux, gouvernent sans architecture inclusive, sans reconnaissance internationale substantielle, sans contrat social, et avec une dépendance structurelle à des flux externes et à l’aide humanitaire. Ce contraste est capital : plus un régime est institutionnellement “court”, plus il peut basculer vite quand ses fissures convergent.
C’est là que l’optimisme devient raisonnable. Les talibans possèdent des armes et des prisons, mais ils manquent de profondeur politique. Ils ont la brutalité, pas la résilience. Et la résilience, ce n’est pas une vertu morale : c’est une capacité technique à survivre aux crises sans se disloquer. Quand la pression monte — économique, sociale, sécuritaire, diplomatique — un régime sans amortisseurs se raidit, sur-réprime, se fracture. La force devient alors un aveu d’échec. Hannah Arendt l’avait formulé avec clarté : quand un pouvoir s’appuie principalement sur la violence, il révèle une faiblesse structurelle, pas une solidité durable.
L’insurrection “à la Lawrence” : gagner sans conquérir
Le texte de Small Wars Journal propose un renversement mental indispensable : il ne s’agit pas de battre les talibans comme on bat une armée régulière, mais de les priver, progressivement, de la capacité de gouverner. T.E. Lawrence, dans ses “Vingt-sept articles”, ne disait pas aux forces irrégulières de s’emparer de tout : il leur apprenait à dissoudre la force adverse en attaquant ses nerfs, ses routes, ses certitudes, son moral. Une insurrection efficace ne recherche pas le choc frontal ; elle recherche l’asphyxie.
Cela commence par la mobilité. Face à un adversaire dispersé en garnisons, dépendant de points de contrôle et de lignes de ravitaillement, de petites unités autonomes peuvent produire des effets disproportionnés. Là où une bataille coûte des vies et n’aboutit parfois qu’à un symbole, la coupure d’un axe logistique, la neutralisation d’un responsable intermédiaire, la destruction d’un maillon de contrôle local peuvent désorganiser une province entière. C’est une guerre de rythme : obliger l’adversaire à courir tout le temps, à payer partout, à surveiller tout, jusqu’à épuisement.
Mais la leçon la plus importante n’est pas tactique : elle est politique. “La primauté politique”, chez Lawrence, signifie que l’insurrection doit être, aux yeux des populations, une promesse de sortie. La résistance ne gagne pas quand elle frappe ; elle gagne quand elle convainc. Convaincre, ici, ne veut pas dire faire de beaux discours : cela veut dire protéger, arbitrer, empêcher les abus, rendre la vie un peu moins impossible. Les talibans tiennent parce qu’ils font payer très cher toute dissidence. Si la résistance diminue ce coût — en offrant des filets de protection, en rendant les représailles plus risquées, en prouvant que l’alternative n’est pas le chaos — elle change l’équation psychologique.
Une stratégie d’“encre” : libérer des espaces, pas des capitales
Small Wars Journal évoque l’idée de “points d’encre” : des zones de sécurité dans des vallées, des districts reculés, où une gouvernance parallèle affirme une légitimité concrète. Ce n’est pas un rêve romantique : c’est un mécanisme de bascule. Dans ces zones, l’insurrection peut organiser une justice minimale, une distribution, des écoles clandestines, un soutien aux familles, une protection des filles. Ce que les talibans ont détruit en premier — l’éducation des filles, l’espace public des femmes, la respiration sociale — peut devenir, paradoxalement, l’argument le plus mobilisateur de l’alternative. Car l’apartheid de genre n’est pas seulement une injustice : c’est un coût économique, un poison social, une honte internationale, une colère domestique.
Et c’est là que la leçon iranienne s’emboîte parfaitement : la résistance la plus dangereuse pour un régime est celle qui s’enracine dans le quotidien. En Iran, la contestation s’est maintenue parce qu’elle touche à la dignité ordinaire : le corps des femmes, la police morale, les grèves, les universités, la rue. En Afghanistan, les talibans ont imposé une exclusion si totale qu’ils ont fabriqué, malgré eux, une dissidence longue : une moitié du pays est officiellement humiliée, et l’autre moitié est condamnée à vivre dans une société amputée. Un régime peut terroriser ; il ne peut pas convaincre durablement que l’avenir doit être plus petit que le passé.
Unité sans uniformité : le chantier décisif de la résistance armée
Là où l’optimisme doit rester lucide, c’est sur la condition non négociable de la victoire : la résistance doit devenir lisible. Small Wars Journal insiste sur un commandement politico-militaire unifié ou, au minimum, sur une coordination réelle : NRF, AFF, autres groupes, et surtout une intégration politique des composantes afghanes pour éviter l’image d’une revanche ethnique ou d’un retour aux logiques prédatrices des années 1990. L’unité ne veut pas dire uniformité. Elle veut dire discipline, cohérence, message commun, mécanismes d’arbitrage, et, surtout, une ligne rouge absolue : la protection des civils.
Parce qu’un seul abus détruit dix succès. Les talibans ne sont pas seulement un régime : ils sont une propagande. Ils vendent l’idée qu’après eux, ce sera pire. Chaque dérapage, chaque exaction, chaque logique de seigneur de guerre nourrit ce récit. À l’inverse, chaque acte de discipline, chaque protection offerte, chaque justice rendue, chaque fille scolarisée dans l’ombre, chaque village qui respire un peu plus, fissure le mythe taliban.
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Le soutien extérieur : utile, mais seulement s’il sert une stratégie afghane
Le texte “à la Lawrence” avance aussi une idée politiquement explosive, mais stratégiquement réaliste : un soutien extérieur peut être décisif sans troupes au sol, s’il reste calibré, discret, conditionné. Renseignement, formation de cadres en pays tiers, moyens techniques, appui informationnel : ce sont des multiplicateurs. Mais le danger est évident : si l’aide devient domination, elle détruit la légitimité ; si elle devient aveugle, elle alimente la prolifération et les dérives ; si elle devient cynique, elle reproduit les erreurs du passé. La seule ligne acceptable est celle-ci : aider à l’unité, aider à la protection des civils, aider à une plateforme politique inclusive. Tout le reste n’est que carburant pour un désastre.
La chute la plus probable : par fragmentation, pas par assaut final
Le scénario optimiste le plus plausible n’est pas un grand soir. C’est un effondrement par décrochages successifs. Une province où l’obéissance se délite. Un district où la collecte devient impossible. Des défections, parce que la solde ne suffit plus et que la honte devient trop lourde. Des fractures internes, parce que la distribution des ressources provoque jalousies et purges. Une économie qui s’épuise, une jeunesse qui refuse, une diaspora qui amplifie, un récit taliban qui ne convainc plus. L’insurrection n’a pas besoin d’être partout : elle a besoin de rendre le contrôle trop coûteux. L’Iran montre la puissance de la délégitimation prolongée ; Lawrence montre l’efficacité d’une insoutenabilité organisée. Les talibans redoutent ces deux choses, parce qu’elles ne se bombardent pas.
Ce qui reste à conquérir, c’est le futur
Alors oui, rien n’est perdu. Pas parce que les talibans sont faibles au sens militaire, mais parce qu’ils sont fragiles au sens politique. Ils ont choisi un modèle de pouvoir qui fabrique mécaniquement ses ennemis : en humiliant les femmes, en détruisant l’éducation, en régnant par la peur, en s’isolant, en niant la réalité. Une résistance armée qui s’inspire de la logique d’érosion — et non du fantasme de la bataille finale — peut transformer cette fragilité en bascule. Elle doit gagner sur un terrain que les talibans ne savent pas tenir longtemps : la légitimité, la protection, la promesse d’un pays vivable.
Les talibans ne sont pas invincibles. Ils sont seulement armés. Et l’histoire est pleine de régimes armés qui ont cru que la peur suffirait. Jusqu’au jour où elle a cessé de fonctionner.
Sources (liens directs)
Articles de référence utilisés pour l’analyse :
-
Small Wars Journal — Robert D. Billard Jr.,
“Lawrence’s Shadow: How Afghan Resistance Can Topple the Taliban”
Lire l’article Publié le 9 janvier 2026 (Small Wars Journal) -
The Diplomat — Amina Azarm Nezami,
“Why Iran’s Popular Resistance Exposes the Taliban’s Deepest Vulnerabilities”
Lire l’article Publié en janvier 2026 (The Diplomat) -
La Lettre d’Afghanistan — version française / reprise,
“Pourquoi la résistance populaire iranienne met en lumière les vulnérabilités les plus profondes des talibans”
Lire sur LaLettreHebdo Publié le 15 janvier 2026 (La Lettre d’Afghanistan)




