
Il est facile, depuis notre confort occidental, d’afficher un soutien aux manifestations iraniennes contre le régime des mollahs — encore que beaucoup, même ici, s’abstiennent. Nous avons des protections, des droits fondamentaux, une police et une justice censées nous garantir la liberté d’expression, et un État qui ne peut pas, du jour au lendemain, nous expulser pour une opinion.
Pour les Afghans réfugiés en Iran, la réalité est d’une autre nature. Souvent sans papiers, sans droits, sous la menace permanente d’un contrôle, d’une arrestation ou d’un renvoi vers l’Afghanistan des talibans, ils vivent dans une précarité qui transforme chaque mot en risque. Dans ces conditions, soutenir publiquement une contestation intérieure iranienne n’est pas un “choix moral” abstrait : c’est un luxe dangereux, que beaucoup ne peuvent tout simplement pas se payer.
On s’étonne que les Afghans “ne disent rien” sur les manifestations iraniennes. On oublie une réalité brutale : pour des millions d’Afghans en Iran, la parole publique n’est pas un droit, c’est un risque. Dans une période où l’Iran est secoué par des protestations et une répression violente, le réflexe de silence n’est pas une indifférence : c’est une stratégie de protection collective.
Une diaspora en sursis : réfugiés, sans-papiers, expulsables demain
Il y a en Iran une des plus grandes populations afghanes au monde : environ 750 000 réfugiés enregistrés et des millions d’Afghans non documentés selon les estimations humanitaires. Cette fragilité est devenue une arme : l’expulsion. En 2025, les retours/renvois depuis l’Iran ont atteint une ampleur exceptionnelle ; des sources onusiennes et humanitaires parlent de plus d’1,5 million de retours depuis l’Iran sur une partie de l’année, avec une part importante de retours forcés/déportations.
Dans ce contexte, manifester, relayer, parfois même être simplement “visible” peut suffire à se faire repérer, arrêter, ou renvoyer.
Méprisés, maltraités, scapegoats : quand la société d’accueil ne protège pas
Il faut ajouter une vérité inconfortable : beaucoup d’Afghans en Iran ne se sentent pas “invités”, encore moins protégés. Ils sont souvent méprisés, exploités, rendus responsables des crises, et subissent un climat de xénophobie qui peut se transformer en violences, harcèlements et discriminations au quotidien. Des documents opérationnels de l’UNHCR font état de discriminations et de harcèlement (prix gonflés pour les Afghans, intimidations accrues), et l’ONU a publiquement dénoncé la discrimination et les mauvais traitements dans le contexte des retours forcés. Des reportages récents décrivent aussi des épisodes de scapegoating et de violences contre les Afghans dans un climat de peur et de propagande.
Dans ces conditions, l’idée de “se joindre à la rue” n’a rien d’évident : quand on est déjà le bouc émissaire idéal, on apprend à ne pas offrir un prétexte supplémentaire.
D’autres préoccupations : survivre aujourd’hui, tout simplement
C’est le cœur du malentendu : on projette sur les Afghans une attente de positionnement politique, alors que leur priorité, très souvent, est d’assurer leur survie quotidienne. Travail précaire, loyers, contrôles, peur permanente de l’arrestation, et angoisse de l’expulsion. Beaucoup ont déjà “perdu leur pays” une première fois. Ils vivent dans une instabilité qui n’autorise pas la prise de risque morale que d’autres peuvent se permettre. Et lorsque les expulsions s’accélèrent, c’est la survie nue qui reprend le dessus : trouver de quoi manger, soigner un enfant, payer une chambre, éviter un contrôle.
Le retour en Afghanistan : la menace d’un vide total
Le silence s’explique aussi par ce qui attend au bout de l’expulsion : un Afghanistan talibanisé qui n’offre, pour beaucoup de renvoyés, ni filet social, ni sécurité, ni avenir. L’ampleur de la crise humanitaire (insécurité alimentaire massive, malnutrition infantile, pression sur l’aide) est documentée de manière répétée, et elle s’aggrave à mesure que des centaines de milliers de personnes reviennent ou sont renvoyées. Et pour les familles, il y a l’angoisse la plus concrète : l’éducation, notamment celle des filles, déjà détruite par les interdictions talibanes, se heurte à un pays sans capacités d’accueil et sans perspectives.
En clair : être expulsé, ce n’est pas “rentrer chez soi”, c’est tomber dans un gouffre.
L’opposition afghane en Iran : un exil sous surveillance
Ce silence n’est pas seulement celui des réfugiés. Il est aussi celui d’une partie de l’opposition afghane, qui compte en Iran des anciens militaires, des cadres, parfois des figures politiques. Leur présence n’est pas un confort : c’est une ligne de crête. Le meurtre à Téhéran du général Ikramuddin Saree/Sari (24 décembre 2025) a rappelé que des opposants afghans peuvent être ciblés même en exil, et que l’environnement sécuritaire iranien est un espace de surveillance et de rapports de force.
Dans un tel contexte, afficher un soutien public à une contestation intérieure iranienne revient à se placer soi-même, et possiblement sa communauté, dans la zone rouge.
Le langage minimal : quand chaque mot peut coûter une frontière
Ahmad Massoud n’a évoqué que brièvement la situation iranienne, avec des formulations prudentes. Ce calibrage n’est pas accidentel : c’est une manière de ne pas franchir la ligne qui transformerait des exilés afghans en “acteurs” de la politique intérieure iranienne. Tant que l’issue est incertaine, la retenue est perçue comme la seule position qui ne sacrifie pas, immédiatement, des vies afghanes en Iran.
Pourquoi une prise de position claire pourrait nuire au futur de l’Afghanistan
Le dilemme est cruel : soutenir ouvertement la rue iranienne depuis l’Iran peut déclencher des représailles directes contre les Afghans (rafles, expulsions, restrictions de services), dans un moment où ces mesures existent déjà à grande échelle. Et si le régime iranien tient, il gardera mémoire de ceux qui l’ont défié. Or l’Afghanistan, lui, restera dépendant de leviers régionaux (réfugiés, transit, commerce, humanitaire). L’opposition afghane n’a pas le luxe de brûler un espace, même toxique, si cet espace conditionne la survie de millions des siens.
- UNHCR – Afghanistan Situation: Afghan Returns Emergency Update #10 (19 septembre 2025) – Données sur l’ampleur des retours depuis l’Iran.
- UNHCR – Afghanistan Situation: Afghan Returns Emergency Update #11 (2025) – Mise à jour sur les volumes et tendances des retours.
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UNHCR – Afghanistan Situation: Afghan Returns Emergency Update #17
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