Itinéraire d’un taliban de l’ombre

Portrait d’un agent formé par la CIA devenu terroriste à Washington
L’attaque perpétrée à Washington D.C. contre des membres de la Garde nationale américaine par Rahmanullah Lakanwal a révélé l’un des parcours les plus déroutants et les plus symboliques du chaos laissé par vingt années de guerre en Afghanistan. Ce n’est pas seulement l’histoire d’un attentat : c’est celle d’un homme passé par les unités les plus secrètes et les plus sensibles du renseignement afghan, formé par la CIA, exfiltré aux États-Unis, puis dérivant dans une marginalisation silencieuse avant de devenir l’auteur d’un acte qui secoue la politique intérieure américaine. Une trajectoire qui résume à elle seule l’effondrement d’un système, la porosité entre les groupes armés, et la confusion post-2021 qui a permis l’infiltration de réseaux extrémistes jusqu’au cœur de l’Occident.
Rahmanullah Lakanwal, originaire de Khost, appartenait aux unités NDS soutenues directement par la CIA. Sur le papier, il dépendait de la Direction nationale de la sécurité de l’ancienne République afghane ; dans la réalité, il était un rouage des forces spéciales clandestines constituées après 2001 pour mener la guerre contre les talibans, Al-Qaïda et l’État islamique. En 2007, sa formation se déroule à Eagle Camp, près de Deh Sabz, un bastion stratégique de la CIA devenu le pivot des opérations antiterroristes américaines en Afghanistan. C’est là que furent entraînées la NDS-01, la Khost Protection Force, les unités NDS-02, 03, 04, ainsi que les branches KPF et KSF : les troupes les mieux équipées, les plus secrètes, et les plus exposées.
Lorsque les Américains quittent le pays en 2021, Eagle Camp est parmi les derniers sites détruits avant d’être remis… à la brigade de kamikazes Badri 313, liée au réseau Haqqani. Cette ironie tragique — un centre antiterroriste converti en sanctuaire de terroristes — illustre le renversement brutal qui a balayé l’Afghanistan et ses anciens alliés. Lakanwal, lui, rejoint Kandahar pour opérer avec la Kandahar Strike Force, bras armé des opérations de traque antitalibane dans le sud du pays.
Le basculement se produit après la chute de Kaboul. Les anciens membres de la KPF et de la Kandahar Strike Force deviennent des cibles prioritaires du réseau Haqqani et de l’État islamique – recrues idéales pour le chantage, l’intimidation ou l’infiltration. Les talibans comme l’ISKP comprennent vite l’intérêt de manipuler leurs identités : plusieurs milliers de faux documents NDS-01, NDS-02 ou KPF sont créés, permettant à des combattants et agents d’échapper aux services de renseignement américains et de passer pour d’anciens collaborateurs éligibles à l’évacuation. Certains parviennent à entrer sur le sol américain. Sarah Adams, ex-CIA, confirme que les papiers de Lakanwal, eux, étaient authentiques.
Aux États-Unis, Lakanwal est pris en charge par un programme d’accueil pour anciens alliés afghans. Il s’installe à Seattle, travaille dans des entrepôts, puis comme livreur. Le Times of India rapporte qu’à partir de mi-2024, son statut devient irrégulier : son permis de séjour expire, son autorisation de travail est annulée. Ses voisins de Virginie décrivent un homme isolé, mutique, se renfermant sur lui-même. Sur X, son compte – aujourd’hui supprimé – relaie des propos anti-occidentaux, des contenus pro-talibans et des dénonciations virulentes des frappes américaines. La dérive idéologique s’opère lentement, presque invisiblement, dans l’ombre d’une migration précipitée et mal contrôlée.
Son histoire est d’autant plus explosive qu’un lien familial l’ancre dans les réseaux jihadistes régionaux : son demi-frère, Muawiyah Khurasani, ancien membre du TTP puis recruteur de l’ISKP, a été tué lors d’une opération antiterroriste en 2022. Les chaînes de propagande de Daech ont immédiatement récupéré l’attentat de Washington, saluant l’attaque d’un « martyr » lié à leur cause.
Pour la classe politique américaine, l’affaire devient un séisme. Donald Trump, revenu à la Maison-Blanche, dénonce un « terroriste venant de l’enfer afghan », promet une réponse implacable et ordonne la révision générale des dossiers des migrants afghans évacués en 2021. Cette rhétorique punitive fait planer une inquiétude considérable parmi les réfugiés afghans, déjà fragilisés socialement et psychologiquement.
Des voix afghanes se sont élevées pour rappeler une vérité essentielle : un crime ne représente pas une nation. L’analyste Ahmad Saeedi insiste sur le fait que les Afghans arrivés aux États-Unis sont majoritairement des victimes de la guerre, des talibans et du terrorisme — non ses auteurs. Collectivement punir une diaspora déjà endeuillée serait une injustice profonde. Il avertit : la stigmatisation nourrit la marginalisation, et la marginalisation nourrit les extrémismes.
À l’inverse, le Front de résistance nationale (NRF), par la voix d’Ali-Meysam Nazari, adopte une position politique tranchée : l’attentat de Washington est « directement lié aux réseaux terroristes du groupe taliban ». Le NRF affirme avoir alerté depuis 2021 sur l’infiltration délibérée de membres de réseaux terroristes envoyés vers les pays occidentaux, souvent munis de passeports officiels délivrés par le régime taliban. Pour Nazari, ce drame est « la partie émergée d’un iceberg » : tant que l’Émirat islamique contrôle l’Afghanistan, la menace internationale ne fera que croître.
Dans un communiqué, le NRF va plus loin : l’attaque de Washington confirme la nature mondiale du terrorisme contemporain et rappelle que le peuple afghan est la première victime des extrémistes. Le mouvement appelle à éviter la confusion entre un agresseur et une diaspora entière, et invite les Afghans d’Occident à ne pas céder aux divisions orchestrées par les réseaux radicalisés.
L’histoire de Rahmanullah Lakanwal révèle ainsi un engrenage complexe : un homme formé par les Américains, abandonné par la République afghane, isolé dans son exil, récupéré par la propagande extrémiste ; un attentat commis au cœur de Washington ; et derrière lui, un arrière-plan explosif mêlant infiltration, instrumentalisation et effondrement sécuritaire afghan. C’est l’un des nombreux visages d’un problème devenu global : l’Afghanistan des talibans n’est pas seulement un régime autoritaire — il est redevenu un exportateur de violences, d’instabilité et de réseaux clandestins. Tant que cette matrice perdurera, ni l’Afghanistan ni le monde ne seront à l’abri.










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