L’opposition afghane revient au centre du jeu

Le Pakistan renverse la table : la fin du pacte avec les Talibans ?
Depuis plusieurs mois, les lignes bougent autour de l’Afghanistan. Islamabad se détourne progressivement des Talibans, tandis que l’opposition afghane, longtemps éclatée, reprend une place centrale dans les discussions régionales. New Lines Magazine et Afghanistan International dévoilent un même scénario : le Pakistan explore désormais, discrètement mais résolument, l’idée d’un changement de régime à Kaboul.
C’est une rupture d’ampleur historique. Et peut-être, paradoxalement, une fenêtre d’opportunité pour l’Afghanistan.
Selon ces sources, le déclic est venu du rapprochement spectaculaire entre l’Émirat taliban et l’Inde. Pour Islamabad, voir Kaboul se tourner vers New Delhi revient à perdre sa profondeur stratégique — une humiliation militaire et politique. Comme le rapporte New Lines, « With the Taliban cultivating closer ties with India, sources tell me that Islamabad is already planning regime change. »
En d’autres termes, l’ancien parrain des Talibans considère désormais que sa créature lui échappe. Dans ce jeu de trônes régional, la fidélité n’a jamais été un pilier, mais la rupture actuelle est plus profonde : elle met fin à quatre décennies d’illusion pakistanaise sur son contrôle de Kaboul.
L’opposition afghane revient au centre du jeu
Dans ce contexte, deux figures ressurgissent avec force : le général Yasin Zia, chef du Front pour la Liberté de l’Afghanistan (AFF), et Ahmad Massoud, leader du Front National de Résistance (NRF).
Contrairement aux oppositions fragmentées des années 1990 ou 2000, ces deux hommes incarnent aujourd’hui les voix les plus crédibles d’un contre-projet afghan structuré.
Zia a commandé sur les lignes de front, servi dans les plus hautes institutions militaires de la République, et n’a jamais quitté le combat contre les Talibans. Son mouvement, loin des rhétoriques creuses, a produit un mémorandum de gouvernance précis, disponible publiquement.
Ce document trace les contours d’un État de droit, d’une administration décentralisée, d’une armée restructurée, et d’une diplomatie fondée sur l’intérêt national — une première depuis des décennies dans une opposition afghane souvent accusée d’improvisation.
Ce texte révèle un mouvement qui ne se contente plus de « résister » : il se prépare à gouverner.
Lien : Manifesto of the Freedom Front of Afghanistan.
Ahmad Massoud, lui, n’est plus seulement l’héritier symbolique du commandant Massoud : il est devenu l’articulateur d’un projet politique moderne. Son discours sur un Afghanistan démocratique, pluraliste, où les femmes retrouvent pleinement leurs droits, où la Constitution repose sur l’internationalisme juridique, tranche radicalement avec l’idéologie talibane.
Il n’hésite pas à réclamer des élections, seul mécanisme capable de redonner une légitimité politique à un État dévasté. Sa vision inclut toutes les composantes de la mosaïque afghane, reconnaît les erreurs du passé, et s’inscrit dans la tradition du constitutionnalisme afghan, longtemps mise à mal par les ingérences extérieures.
Ce sont ces deux hommes — avec leurs alliances, leurs différences, leurs complémentarités — qui forment aujourd’hui l’alternative la plus sérieuse à l’Émirat taliban.
Le Pakistan, force d’ingérence ou levier de transition ?
L’idée qu’Islamabad puisse de nouveau influencer la politique afghane est loin de rassurer. L’histoire récente est jalonnée de tragédies nées du jeu pakistanais :
le soutien aux moudjahidines, l’installation des Talibans dans les années 1990, puis leur retour en 2021.
Le spectre d’un Afghanistan vassalisé reste réel.
Pourtant, une question mérite d’être posée :
l’Afghanistan a-t-il seulement le choix d’échapper à l’influence de ses voisins ?
La géographie est implacable. L’Afghanistan est entouré de puissances lourdement engagées :
– Pakistan,
– Iran,
– Chine,
– Russie,
– Inde.
Dans ce « grand jeu » régional, chaque puissance cherche à sécuriser ses frontières, ses intérêts économiques, ses routes commerciales et son influence stratégique.
Depuis 50 ans, aucune configuration afghane n’a permis au pays d’échapper à ces pressions.
Et pourtant, le pays existe encore. C’est peut-être le signe que le mal n’est pas dans les alliances, mais dans l’absence d’un projet politique afghan capable de négocier ces alliances sans se renier.
Si le Pakistan se détourne des Talibans, ce n’est pas par bienveillance : c’est parce que les Talibans ont cessé d’être utiles, ou ont trahi l’intérêt pakistanais en fraternisant avec l’ennemi indien. Le Pakistan n’est pas un sauveur ; il est un acteur pragmatique.
Cela ne rend pas sa démarche illégitime — cela la rend explicable.
La question devient alors :
Les Afghans peuvent-ils transformer cette recomposition en opportunité pour se débarrasser du régime taliban ?
Entre risque et nécessité : le pari de la neutralité
C’est ici que surgit une idée centrale, défendue par le diplomate Nasir Andisha, auteur du remarquable essai « L’Afghanistan neutre : une idée ancienne, un horizon jamais atteint ».
Andisha le dit explicitement :
le temps est peut-être venu de choisir le risque — le risque d’un changement, d’une transition, d’une réouverture diplomatique — pour sauver l’Afghanistan.
Il rappelle que la neutralité afghane ne doit pas être un mythe romantique mais une stratégie réaliste :
– pour sortir l’Afghanistan des conflits par procuration,
– pour empêcher qu’il devienne un champ de bataille entre puissances rivales,
– pour reconstruire une souveraineté qui ne soit plus capturée par une idéologie totalitaire.
L’idée n’est pas naïve :
une neutralité déclarée, soutenue par les institutions afghanes futures, ne peut fonctionner que si un gouvernement légitime la porte, l’incarne et la défend.
Et cela nécessite qu’un régime fasciste — car c’est bien ce que sont les Talibans — disparaisse.
L’opportunité historique d’un renversement
Dire que les Talibans doivent tomber n’est pas un jugement politique, c’est un constat :
– ils ont détruit l’éducation,
– interdit les femmes d’existence publique,
– abrité les groupes terroristes régionaux,
– réprimé les médias,
– réduit l’économie afghane à la survie,
– transformé l’État en théocratie de guerre.
Leur chute est une condition minimale pour rouvrir l’avenir.
Si l’opposition afghane dispose aujourd’hui d’une chance — même minime — d’obtenir un soutien régional permettant d’accélérer cette chute, alors il serait irresponsable de l’ignorer.
Mais le soutien d’Islamabad ne sera jamais un blanc-seing.
C’est pourquoi le projet politique compte.
C’est pourquoi le mémorandum du général Zia compte.
C’est pourquoi la vision d’Ahmad Massoud compte.
C’est pourquoi la neutralité défendue par Andisha compte.
Ce sont ces éléments qui peuvent empêcher l’Afghanistan de replonger dans un cycle où chaque victoire politique n’est qu’un prélude à la prochaine ingérence.
La question essentielle : le peuple afghan
La véritable interrogation n’est pas de savoir si le Pakistan veut un changement de régime.
La vraie question est :
le peuple afghan, dans sa majorité, veut-il continuer à vivre sous un régime d’apartheid de genre, de répression totale et de stagnation économique ?
La réponse est évidente.
Si un mouvement politique crédible — l’AFF, le NRF, ou une coalition — porte une vision démocratique, inclusive, conforme au droit international, avec une architecture institutionnelle connue et des garanties de neutralité, alors l’Afghanistan pourra, peut-être, sortir de l’étau.
La stabilité ne reviendra que lorsque le pays ne sera plus un champ de bataille entre ses voisins, mais un acteur souverain capable de dire non — et capable enfin de dire oui à lui-même.
Conclusion ouverte
Au moment où Islamabad reconfigure ses alliances, où l’opposition afghane se renforce intellectuellement et politiquement, où la neutralité redevient une idée possible, l’Afghanistan se trouve à un carrefour historique.
Une voie mène à la perpétuation du régime taliban et à l’isolement absolu.
L’autre ouvre un avenir incertain, risqué, mais porteur d’espoir.
« Peut-être est-il temps de choisir le risque pour le plus grand bien de l’Afghanistan et de son peuple. » Ce risque, désormais, pourrait être une chance.
Note supplémentaire de La Lettre 22 novembre 2025
Les signaux venus du Pakistan convergent : d’anciens diplomates et responsables pakistanais évoquent désormais ouvertement la possibilité d’un changement de régime en Afghanistan. Lors d’un panel à Islamabad, Asif Durrani, ancien envoyé spécial du Pakistan pour l’Afghanistan, a affirmé que les talibans « ont échoué dans tous les domaines » et qu’ils conduisent eux-mêmes le pays vers une transition politique. Il a souligné que la résistance s’organise dans le nord, notamment dans le Badakhchan, où l’opposition non pachtoune se renforce.
Amjad Ali Shir, ancien ambassadeur du Pakistan au Cambodge, a confirmé l’importance croissante du Front de la Liberté dirigé par le général Yasin Zia, présent dans les régions stratégiques du nord. Il rappelle que le Front National de Résistance d’Ahmad Massoud poursuit également des opérations continues contre les talibans.
Le ministre pakistanais Jan Achakzai ajoute que l’opposition afghane non pachtoune reconnaît la ligne Durand, ne représente pas de menace pour le Pakistan et refuserait l’asile aux groupes hostiles. Selon lui, les talibans, dépourvus de soutien populaire dans le nord, seraient incapables de tenir face à une avancée coordonnée des forces de résistance.
Ce discours convergent — relayé aussi par Bazgasht News — révèle un tournant : Islamabad passe d’une posture de pression diplomatique à un débat ouvert sur l’après-talibans. Le Front de la Liberté du général Yasin Zia s’impose progressivement comme l’axe central autour duquel s’articulent les discussions sur l’avenir politique de l’Afghanistan.
Sources utilisées
- Manifesto du Front pour la Liberté de l’Afghanistan (AFF) – Général Yasin Zia
- Nasir Andisha – Exploring the Prospect of Afghanistan as a Permanently Neutral State
Analyse stratégique sur la neutralité afghane
🔗 https://nasirandisha.com/articles/pdf/Exploring-the-Prospect-of-Afghanistan-as-a-Permanently-Neutra-State.pdf
- New Lines Magazine – Pakistan Is Quietly Shopping for New Proxies in Afghanistan
Enquête de Tam Hussein révélant les discussions secrètes Pakistan–opposition afghane
🔗 https://newlinesmag.com/reportage/pakistan-is-quietly-shopping-for-new-proxies-in-afghanistan/
- Afghanistan International – Pakistan Planning For Possible ‘Regime Change’ In Kabul, Says New Lines
Synthèse de l’article de New Lines et confirmation des tensions Islamabad–Talibans
🔗 https://afintl.com/en/










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