L’ombre portée des ADM : Al-Qaïda et la persistance du pire scénario

Le sanctuaire Afghan : Un accélérateur de capacités

En janvier 2025, dans le district de Lakki Marwat, au nord-ouest du Pakistan, un convoi de travailleurs se rendant sur un site présenté comme lié à des projets “atomiques et miniers” a été intercepté : 16 à 17 hommes enlevés, une partie retrouvée rapidement, d’autres détenus plus longtemps, une vidéo d’otages, et le nom du TTP qui circule comme possible auteur ou inspirateur. Peut-être n’étaient-ils pas des “ingénieurs nucléaires” au sens strict. Mais c’est précisément cela qui doit nous inquiéter : dans le nucléaire, le maillon faible n’est pas seulement le savant starifié ou le général en uniforme. C’est la chaîne humaine entière — chauffeurs, techniciens, sous-traitants, équipes de chantier, sécurité privée, logisticien, maintenance, familles — tous ceux qui, un jour, savent un code, un itinéraire, une routine, une porte, une habitude.

Le risque nucléaire moderne n’a pas besoin d’un scénario hollywoodien pour devenir stratégique. Une poignée d’enlèvements ciblés peut suffire à créer une pression psychologique, à ouvrir une brèche informationnelle, à faciliter une infiltration, à alimenter un marché gris, ou à provoquer une simple panique politique dont les effets se propagent au-delà des frontières. Dans un pays déjà traversé par l’insurrection, les rivalités internes et les zones grises du pouvoir, l’idée même qu’un groupe armé puisse approcher — même indirectement — des personnels liés à l’écosystème nucléaire est un signal d’alarme. Car l’arme la plus dangereuse n’est pas toujours celle qui explose : c’est celle qui dissuade, qui fait chanter, qui paralyse, qui reconfigure des alliances et des sécurités

Mon article sur les ADM part de ce fait brut : la prolifération ne se mesure plus seulement en stocks et en têtes. Elle se lit dans les vulnérabilités humaines, dans les circuits de sous-traitance, dans les zones non gouvernées, dans l’ombre où se croisent idéologie, crime organisé et guerre hybride. Le nucléaire n’est pas qu’une capacité militaire : c’est une architecture de confiance. Et quand cette confiance se fissure, le risque devient mondial.

Vingt-cinq ans après les attentats du 11-Septembre, alors que l’attention mondiale s’est déplacée vers les grandes rivalités de puissance, une menace familière mais plus insidieuse que jamais refait surface : celle des groupes terroristes islamistes comme Al-Qaïda cherchant à acquérir et utiliser des armes de destruction massive (ADM). Loin d’être une relique du passé, cette ambition demeure un pilier de leur doctrine, comme en attestent les documents internes récents et les déclarations incendiaires de leurs dirigeants. Ce qui était autrefois relégué au rang de « pire scénario » est aujourd’hui potentiellement amplifié par la convergence de facteurs alarmants : la résurgence de sanctuaires sécurisés, l’affaiblissement du renseignement occidental, et la démocratisation rapide de technologies à double usage. Cet article explorera la profondeur historique de cette quête, examinera la pertinence renouvelée de la menace en 2026, et mettra en lumière les vulnérabilités que notre société doit impérativement adresser pour éviter une catastrophe sans précédent.

Le contexte terroriste autour du Pakistan
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L’arsenal de l’ombre : Les formats de la menace

Selon les travaux de Sara Harmouch et les récents rapports de l’ONU, Al-Qaïda et ses affiliés (AQAP, Al-Shabaab, JNIM) ne se contentent plus de théories. Ils ciblent des capacités concrètes à travers quatre formats majeurs :

1. La menace Chimique : L’accessibilité industrielle

C’est le vecteur le plus immédiat. Al-Qaïda a un long historique de recherche sur le gaz moutarde et les agents neurotoxiques comme le sarin ou le VX.

  • Aujourd’hui : Les groupes exploitent des produits « à double usage ». Au Sahel et en Somalie, le détournement de stocks de chlore industriel ou de pesticides organophosphorés permet de créer des armes chimiques rudimentaires mais dévastatrices dans des espaces confinés.

2. La menace Biologique : La « militarisation » des pathogènes

L’intérêt pour l’Anthrax (charbon) est documenté depuis les laboratoires de Yazid Sufaat en Afghanistan.

  • L’évolution 2026 : La biologie de synthèse et l’IA permettent désormais de contourner certaines barrières techniques. La production de ricine (issue du ricin) ou l’usage de toxines botuliques sont activement promus dans les manuels jihadistes récents comme « Justice symétrique ».

3. La menace Radiologique : La « Bombe Sale »

L’objectif n’est pas une explosion nucléaire, mais la dispersion de matériaux radioactifs via un explosif conventionnel pour rendre une zone urbaine inhabitable.

  • Sources : Les matériaux proviennent de sources médicales (cobalt-60, césium-137) ou industrielles mal sécurisées dans les zones de conflit. L’interception d’uranium à Heathrow en 2023 rappelle que les filières logistiques entre le Pakistan et l’Europe restent actives.

4. La menace Nucléaire : Le Graal stratégique

Bien que l’acquisition d’une arme étatique soit complexe, Al-Qaïda a historiquement tissé des liens avec des scientifiques nucléaires (notamment via l’ONG Umma Tameer e Nau au Pakistan). Saif al-Adel, chef de facto du groupe, réaffirme que seule l’arme nucléaire offre une « dissuasion réelle » contre l’Occident.

Le sanctuaire Afghan : Un accélérateur de capacités

Sous le régime taliban, l’Afghanistan est redevenu un laboratoire à ciel ouvert. L’ONU signalait en 2024 l’ouverture de huit nouveaux camps d’entraînement. Ces sanctuaires offrent la « déconnexion » (air gap) nécessaire pour mener des tests CBRN loin des regards des drones.

Le retour d’experts comme Ali Sayyid Muhamed Mustafa al-Bakri, spécialiste des programmes non conventionnels, aux côtés de la direction centrale, suggère une professionnalisation accrue des efforts de recherche.


🛡️ Recommandations clés pour contrer la menace ADM terroriste (2026)

Face à l’intention persistante et aux barrières abaissées, une action stratégique est essentielle.

👁️ Renseignement & Visibilité

  • **Reconstruire la visibilité :** Renforcer la collecte en Afghanistan, Yémen, Somalie, Sahel.
  • **Prioriser les signaux faibles :** Détection précoce (labos inexpliqués, achats suspects, recrutement).
  • **Coopération :** Approfondir les partenariats de renseignement régionaux.

🔒 Sécurisation des Matériaux

  • **Initiative multinationale :** Sécuriser les agents CBRN vulnérables (hôpitaux, industries).
  • **Modèle CTR étendu :** Inventaire, sécurisation et neutralisation des précurseurs critiques.
  • **Forum de prévention :** Collaboration US-Golfe sur les importations à double usage.

🔬 Suivi Technologique & Biosécurité

  • **Consortium de filtrage ADN :** Harmoniser les pratiques mondiales pour la synthèse d’ADN.
  • ** »Red Team » IA/Biosécurité :** Tester les vulnérabilités des chaînes d’approvisionnement.
  • **Perturbation des achats :** Cibler les réseaux logistiques d’AQAP, Al-Shabaab, JNIM.

🌐 Écosystème de Prévention

  • **Soutien aux instituts à risque :** Formation, équipements vérifiés, financements.
  • **Sanctions spécialisées :** Cibler facilitateurs CBRN (fournisseurs chimiques, drones, etc.).
  • **Modèles de prévision IA :** Combiner biosciences, logistique et capacités des affiliés.

« Le coût de l’action est infinitésimal face au coût d’une catastrophe CBRN réussie. »

Armes de destruction massive : quand Al-Qaïda retrouve une fenêtre de tir

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Traduction française — Sara Harmouch, The Washington Quarterly (Vol. 48, n°4).
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Le pire scénario revient parce que nous avons cessé de le regarder en face

Il y a des menaces qui ne disparaissent pas : elles attendent. Sara Harmouch, dans The Washington Quarterly, ne prétend pas qu’Al-Qaïda est déjà prête à frapper avec des armes de destruction massive. Elle dit quelque chose de plus inquiétant : le monde redevient propice à une “surprise stratégique”, parce que les garde-fous qui ont empêché ce basculement après 2001 se sont affaiblis, au moment même où l’intention, elle, n’a jamais réellement cessé.

L’illusion confortable : “s’ils l’avaient pu, ils l’auraient fait”

Après le 11-Septembre, une idée s’est installée : l’intérêt d’Al-Qaïda pour le CBRN (chimique, biologique, radiologique, nucléaire) serait resté théorique, relevant de la propagande, de la posture ou du fantasme. Harmouch rappelle au contraire une réalité documentée : plans, laboratoires, recrutements de profils qualifiés, tentatives d’accès à des filières et à des compétences. Si le seuil n’a pas été franchi, ce n’est pas faute d’ambition. C’est parce que les États-Unis et leurs alliés ont, pendant deux décennies, consacré une énergie écrasante à empêcher que l’organisation dispose d’un sanctuaire stable, d’une logistique fluide et d’une liberté d’expérimentation.

Ce qui change aujourd’hui : l’alignement mortel “intention + opportunité”

L’argument central du texte tient en une phrase : l’intention reste, l’environnement se déverrouille. Trois dynamiques se combinent. D’abord, le retour de sanctuaires. Ensuite, la réduction de la “visibilité” du renseignement. Enfin, la diffusion accélérée de technologies à double usage. Isolées, ces tendances sont préoccupantes. Ensemble, elles deviennent un multiplicateur de risque.

Sanctuaires : la condition de possibilité d’un terrorisme patient

Un programme CBRN n’est pas une improvisation. Il exige du temps, des essais, des ratés, des corrections, des stockages, des déplacements. Il exige surtout un espace où l’on peut recommencer. Harmouch insiste : les sanctuaires ne servent pas seulement à s’entraîner ou à planifier des attaques “classiques”. Ils permettent de compartimenter, d’abriter des profils techniques, de protéger des activités fragiles qui laissent peu de traces. L’autrice pointe une reconstitution de zones permissives, avec l’Afghanistan au centre, mais aussi d’autres théâtres où des affiliés d’Al-Qaïda consolident leur emprise.

Renseignement : quand les signaux faibles redeviennent invisibles

La partie la plus politique — et la plus accusatrice — du raisonnement est ici : les Occidentaux ont perdu, ou relâché, une partie des capteurs qui rendaient la menace lisible. La présence militaire diminue, les réseaux au sol s’étiolent, la collecte devient plus indirecte, plus parcellaire. Or les activités CBRN précoces ne crient pas. Elles chuchotent : achats ambigus, recrutements discrets, lieux fermés, flux logistiques fragmentés. Si l’on n’a plus la même capacité de détection, on ne voit plus l’émergence. On voit seulement, un jour, le résultat.

Technologie : la banalisation de l’accès, pas la disparition des obstacles

Harmouch ne tombe pas dans la caricature du “tout est facile”. Elle décrit plutôt un glissement : ce qui relevait d’écosystèmes étatiques lourds devient plus accessible, plus modulaire, plus diffus. Cela ne signifie pas que n’importe qui peut fabriquer n’importe quoi. Cela signifie qu’une organisation structurée, patiente, capable de recruter et de se protéger, rencontre moins de friction qu’hier. Et dans les logiques terroristes, ce n’est pas la facilité absolue qui compte : c’est la baisse progressive des coûts, des risques et des temps de cycle.

Le vrai angle mort : la dépriorisation du CBRN non étatique

C’est ici que l’éditorial doit être clair : nous avons déplacé notre attention. La compétition entre grandes puissances aspire budgets, temps politique, énergie stratégique. Le contre-terrorisme, lui, devient une tâche de fond, presque un bruit. Harmouch rappelle que la menace CBRN d’Al-Qaïda ne figure plus dans certaines évaluations annuelles américaines depuis des années et met en regard des signaux de désengagement : arbitrages budgétaires, programmes réduits, réaffectations. Le problème n’est pas l’absence d’alertes. Le problème est l’absence de priorité donnée à ces alertes.

Ce qui rend Al-Qaïda singulièrement dangereuse

Toutes les organisations jihadistes ne se ressemblent pas. La thèse de Harmouch est que la dangerosité d’Al-Qaïda tient à sa combinaison rare : une doctrine qui peut justifier l’extrême, une mémoire organisationnelle de tentatives concrètes, une discipline de compartimentage, et une patience stratégique. Même sans preuve d’un programme opérationnel “abouti”, cette combinaison suffit à exiger une posture de prévention, parce que le coût d’une erreur d’appréciation serait sans commune mesure avec le coût d’une vigilance renforcée.

Que faire : restaurer de la visibilité, réduire les opportunités

Le texte n’appelle pas à la panique. Il appelle à l’anticipation. Première exigence : reconstruire de la visibilité sur les zones où sanctuaires et filières se reconstituent, via coopération régionale, capacités de surveillance moins dépendantes d’une présence massive, et surtout une attention obsessionnelle aux indicateurs précoces. Deuxième exigence : sécuriser des matériaux et infrastructures vulnérables dans les espaces fragiles, parce que la prévention commence souvent bien avant la cellule terroriste. Troisième exigence : adapter les outils de biosécurité et de contrôle des filières technologiques à la réalité d’un monde où les chaînes d’approvisionnement sont mondiales, le double usage permanent, et les régulations inégales.

La question qui fâche : avons-nous encore l’imagination de 2001 ?

La Commission du 11-Septembre parlait d’un “défaut d’imagination”. Harmouch retourne cette formule contre notre époque : le danger n’est pas seulement de manquer une information, c’est de manquer la phase où l’information devient visible, parce qu’on a cessé de regarder au bon endroit, avec les bons outils, au bon niveau de priorité. Si l’on attend des preuves irréfutables, on se condamne à réagir après coup. Dans ce domaine, “après coup” signifie : trop tard.

Un dernier rappel, brutal mais nécessaire

On a trop pris l’absence d’attaque CBRN pour une preuve d’impossibilité. C’était une preuve d’empêchement. Et l’empêchement, lui, n’est jamais acquis : il se paie, il s’entretient, il s’actualise. Le pire scénario n’est pas “de retour” parce qu’Al-Qaïda se serait métamorphosée. Il redevient plausible parce que, collectivement, nous avons laissé s’éroder les mécanismes qui rendaient ce scénario improbable.

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