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11/04/2026

Le conflit du mois dernier entre l’Iran, Israël et les États-Unis a une fois de plus démontré que le Moyen-Orient reste prisonnier de la logique classique des crises gérées, de la dissuasion militaire et de la compétition entre grandes puissances. Le cessez-le-feu de deux semaines, s’il a permis d’empêcher temporairement une nouvelle escalade et d’alléger la pression sur les marchés de l’énergie, n’a pas instauré la paix ; il n’a constitué qu’une pause tactique. Lorsqu’un cessez-le-feu est de courte durée, que ses termes demeurent flous et que les principaux acteurs ne modifient pas leurs objectifs à long terme, la région ne progresse pas vers la stabilité. Au contraire, elle passe d’une phase de confrontation active à une phase d’attente tendue.
Si le cessez-le-feu ne tient pas, il n’aura guère permis que de gagner du temps. En revanche, s’il débouche sur un processus diplomatique plus durable, l’attention des puissances régionales et mondiales pourrait se déplacer de la guerre directe vers la compétition pour les zones d’influence, les corridors stratégiques et les États tampons. Pour l’Afghanistan, cela signifierait une fois de plus être relégué aux marges d’une crise plus vaste, susceptible de redessiner les routes commerciales, les flux énergétiques, les schémas migratoires et les alliances politiques régionales.
Depuis 2021, les talibans sont devenus une réalité géopolitique pour certains acteurs extérieurs, une entité susceptible d’être instrumentalisée à des fins d’endiguement, d’équilibrage, de négociation ou de pression indirecte. Or, point crucial, lors de la récente confrontation irano-américaine, les talibans n’ont joué aucun rôle décisif. Ils ne se sont pas imposés comme une force anti-iranienne efficace, ni comme un partenaire opérationnel clair pour l’Occident. Cette relative inaction risque de reléguer leur place dans la réflexion stratégique occidentale au second plan, d’« instrument potentiel de levier » à « enjeu secondaire, mais problématique ». Parallèlement, cela adresse un message clair à l’Iran et à la Chine : les talibans sont aujourd’hui moins un acteur stratégique indépendant qu’une source d’instabilité régionale et frontalière. Il en résulte un déclin, et non une augmentation, de leur importance géopolitique.
Pour l’Occident, surtout au lendemain de ce conflit, la priorité absolue devrait à nouveau se déplacer, passant d’une intervention active en Afghanistan à une gestion minimale des menaces qu’il représente. Les récents débats aux Nations Unies concernant une réévaluation de l’engagement en Afghanistan, ainsi que les pressions américaines sur des questions telles que la détention de ses citoyens, en témoignent. Cela laisse penser que, même si l’Occident ne se désengage pas totalement des talibans, son engagement restera limité, utilitariste et axé sur la sécurité, plutôt que de constituer un moyen d’accéder à une pleine légitimité. Par conséquent, si les talibans espéraient que la crise iranienne leur redonnerait leur importance en tant qu’atout géopolitique pour l’Occident, les éléments actuels ne confirment pas cette hypothèse.
Pour le Pakistan, la situation est toutefois nettement différente. Islamabad a démontré durant cette crise qu’il cherche à jouer un double rôle : celui de médiateur diplomatique à l’extérieur, tout en poursuivant son conflit avec les talibans afghans. Selon des informations récentes, le Pakistan et les talibans traversent actuellement l’une des périodes de tensions les plus vives depuis le retour au pouvoir de ces derniers, marquées par des attaques transfrontalières et même des frappes en territoire afghan. La Chine est intervenue comme médiateur afin d’éviter une escalade. Cela laisse penser que le Pakistan adoptera vraisemblablement deux stratégies parallèles : affirmer son rôle diplomatique et de médiation à l’international, tout en intensifiant la pression militaire et sécuritaire sur les talibans à l’intérieur du pays afin de contenir le TTP, de redéfinir l’équilibre frontalier et, potentiellement, de soutenir indirectement les forces anti-talibans. Si le cessez-le-feu avec l’Iran est maintenu, le Pakistan disposera de davantage de moyens pour se concentrer sur le front afghan.
Cette situation adresse un double message aux opposants aux talibans. D’une part, si les talibans ne remplissent plus une fonction stratégique immédiate pour l’Occident, la scène internationale pourrait se renouveler pour mettre en lumière leur répression, leur monopolisation du pouvoir et leur rôle déstabilisateur. D’autre part, les groupes d’opposition, s’ils sont fragmentés, dépourvus d’un soutien régional cohérent et d’un discours politique structuré, ne tireront pas automatiquement profit de l’affaiblissement relatif des talibans. En sociologie du pouvoir, l’érosion d’un régime ne renforce pas intrinsèquement son alternative. Une alternative doit se présenter comme un ordre viable et crédible, et non comme un simple rejet du système en place.
Cela ne sera possible que si la résistance se structure en fronts organisés et actifs au sein de l’Afghanistan, accompagnée de la formation d’un récit politique national unifié. L’avenir de l’opposition dépend moins des événements extérieurs que de sa capacité à bâtir des coalitions politiques, à formuler une vision nationale partagée et à lier la résistance aux revendications sociétales fondamentales telles que les moyens de subsistance, la sécurité, l’éducation et la dignité humaine.
En conclusion, si le cessez-le-feu de deux semaines ne tient pas, le Moyen-Orient connaîtra simplement une pause armée temporaire. Toutefois, s’il débouche sur des négociations plus larges, de nombreux acteurs secondaires, y compris les talibans, seront contraints de redéfinir leur rôle. Dans cette reconfiguration émergente, les talibans, autrefois perçus par certaines puissances comme un instrument de pression ou de déstabilisation, seront plus probablement réduits à une source d’instabilité gérable plutôt qu’à un atout stratégique. Parallèlement, le Pakistan intensifiera la pression, la Chine renforcera son rôle de médiateur et de stabilisateur, et les opposants aux talibans ne gagneront du terrain que s’ils parviennent à transformer les faiblesses géopolitiques du groupe en une alternative politique cohérente.
La leçon la plus importante de ce moment est claire : dans cette région, les grandes guerres ne font pas que bouleverser les frontières ; elles redéfinissent aussi le rôle, la valeur et la fonction d’acteurs plus petits comme les talibans.
Vous pouvez lire la version persane de cette analyse ici :