Cet article est un résumé synthétique du rapport d’Antonio Giustozzi pour l’Afghanistan Analysts Network (AAN), analysant la transition de la police talibane d’une force d’insurrection à une institution gouvernementale, que vous pourrez lire et télécharger ci dessous ou sur https://lalettrehebdo.com/wp-content/uploads/2026/01/Taliban-Policing-FINAL.pdf
De l’Insurrection à l’État : Anatomie de la Police de l’Émirat Islamique
Depuis le basculement d’août 2021, la transformation de l’appareil sécuritaire des Talibans constitue l’un des piliers majeurs de la consolidation de leur pouvoir. Le passage d’une guérilla décentralisée à une force de police étatique a nécessité une restructuration profonde du Ministère de l’Intérieur (MoI), tout en conservant des racines idéologiques et des méthodes de contrôle héritées de l’insurrection.
I. Architecture et Métamorphose Institutionnelle
L’Émirat Islamique d’Afghanistan (EIA) a hérité d’une structure administrative conçue sous la République, mais il l’a vidée de sa substance pour la réadapter à ses propres impératifs de sécurité.
- La prééminence du renseignement (GDI)
L’évolution la plus radicale réside dans le transfert de souveraineté opérationnelle de la police nationale vers la Direction Générale du Renseignement (GDI). Contrairement au modèle précédent où la police gérait les enquêtes criminelles, le GDI a désormais la mainmise sur :
Le contre-terrorisme et le renseignement intérieur.
La lutte contre les stupéfiants, où les unités de police ne jouent plus qu’un rôle de soutien.
Les enquêtes criminelles complexes, autrefois dévolues au bureau du Procureur Général, désormais fermé par décret.
2. Inflation des effectifs et rivalités internes
Sur le papier, l’EIA prévoyait initialement de réduire la force de police à 50 000 hommes. Cependant, les effectifs ont explosé pour atteindre un « tashkil » (force autorisée) de 150 000 hommes en 2023. Cette inflation n’est pas uniquement dictée par les besoins sécuritaires, mais par une compétition féroce entre les dirigeants talibans. Le ministre de l’Intérieur, Serajuddin Haqqani, a notamment œuvré pour que sa force spéciale, la Badri 313, atteigne 50 000 hommes, soit un tiers des effectifs totaux, afin de garantir son influence politique face aux autres factions du mouvement.

II. Les Outils du Contrôle : Entre Modernité et Milices
Le maintien de l’ordre sous l’Émirat repose sur une approche hybride combinant présence physique et réseaux informels.
- Surveillance de proximité et patrouilles
Dans les zones urbaines comme Kaboul ou Jalalabad, la police s’appuie sur une présence constante et des patrouilles régulières. En zone rurale, les forces de l’EIA utilisent des postes mobiles dans les zones montagneuses pour entraver les mouvements de groupes d’opposition comme l’ISKP ou le NRF. Cette technique permet de compenser un manque de personnel dans certains districts reculés.
2. Le système des milices informelles
Un trait distinctif de ce régime est sa dépendance aux membres des Talibans n’ayant pas intégré l’administration officielle. Ces milices locales informelles, composées de commandants et de combattants vivant dans leurs villages, sont autorisées à intervenir pour détenir des suspects ou résoudre des litiges. Bien qu’efficace pour le contrôle, ce système favorise les abus de pouvoir, les arrestations arbitraires et l’usage de prisons privées.
III. Le « Professionnalisme » selon la Charia
L’EIA rejette explicitement l’héritage de la formation policière occidentale, perçue comme inefficace et corrompue.
- Une formation doctrinale
Le rapport souligne que la majorité des policiers n’ont reçu aucune formation formelle. Pour ceux qui en bénéficient, l’enseignement est dispensé par des érudits religieux (moulawis). Les thématiques incluent :
Les principes de la police selon la loi islamique.
Les règles de conduite envers les civils et les suspects.
L’alphabétisation, indispensable puisque de nombreux agents restent illettrés.
2. L’usage de la force et de la torture
Si l’Amir a émis des décrets interdisant la torture non autorisée par une cour, la réalité du terrain est différente. Sans formation adéquate, de nombreux policiers se comportent de manière agressive et ont recours à la force physique pour obtenir des aveux ou punir des vols mineurs.
IV. La Lutte contre le Crime : Succès et Complicités
La capacité de la police à juguler la criminalité est un enjeu de légitimité crucial.
- Criminalité urbaine et disputes locales
La police talibane excelle dans le contrôle du territoire mais peine face aux gangs urbains sophistiqués (kidnappeurs, voleurs à l’arraché déguisés). Pour alléger sa charge de travail, elle délègue massivement la résolution des litiges civils (terres, eaux, mariages) aux jirgas (conseils d’aînés), tout en gardant le monopole sur les affaires de sang et d’honneur.
2. Le paradoxe du narcotrafic
L’interdiction de la culture du pavot en 2022 a été initialement un succès retentissant, réduisant la production de 90%. Cependant, le rapport de 2025 note une résurgence de la culture. Plus grave encore, des allégations persistantes suggèrent que de hauts responsables talibans protègent les grands trafiquants. Si les petits passeurs sont emprisonnés, les « gros poissons » bénéficient souvent de libérations négociées par des cadres influents du régime.
Conclusion : Les Mirages de la Stabilité
L’analyse de ce rapport suggère que la sécurité apparente de l’Afghanistan sous l’Émirat Islamique est un édifice fragile.
Une coercition totale et ciblée
La police et le GDI ne tiennent que grâce à une coercition totale exercée sur la population. Ce contrôle est particulièrement féroce dans les zones ethniques non pachtounes (notamment dans le nord et le centre), où la méfiance historique envers les Talibans impose un régime de surveillance constant et des interventions militaires punitives. La « sécurité » n’y est pas le fruit d’un consensus social ou d’un service public de police, mais celui d’une occupation sécuritaire où les milices informelles font régner la terreur en toute impunité.
L’échec de la lutte contre le terrorisme
Malgré les communiqués de victoire du régime, le récent attentat sanglant à Kaboul démontre que l’insécurité demeure une réalité quotidienne. Ce n’est pas une anomalie, mais une preuve structurelle : avec une vingtaine de groupes terroristes installés sur son sol selon l’ONU (Al-Qaïda, TTP, ETIM, etc.), l’Afghanistan reste une base arrière instable. Ces unités sont capables de frapper au cœur de la capitale, prouvant que les unités spéciales comme la Badri 313 sont plus conçues pour le contrôle politique interne que pour une protection antiterroriste efficace. L’Émirat semble incapable — ou refuse — de neutraliser les réseaux radicaux qui peuvent déstabiliser le pays au gré de leurs agendas respectifs.
Le coût de l’opportunité
Enfin, maintenir cet appareil répressif hypertrophié absorbe la moitié des ressources du pays. Pour chaque policier formé à la doctrine religieuse, ce sont des fonds en moins pour la santé, l’éducation ou l’infrastructure. En privilégiant la survie du régime par la force plutôt que par le droit, l’Émirat s’enferme dans une spirale de dépendance sécuritaire qui empêche tout développement économique réel et pérenne.ement économique réel et pérenne.
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