
Laurent Chauvet est Enseignant en histoire et géopolitique | Analyse stratégique de l’Iran et du monde persan.

Laurent Chauvet
La guerre en Iran, révélateur des vulnérabilités afghanes
Longtemps carrefour des Routes de la soie, l’Afghanistan n’a jamais cessé de dépendre des circulations qui le relient à ses marges. Enclavé, sans ouverture maritime, privé d’infrastructures de transport modernes, le pays vit encore aujourd’hui au rythme des routes qui traversent l’Iran et le Pakistan, à destination de l’Inde ou de la Chine. Depuis 2021, et malgré le retour des talibans au pouvoir, ces corridors ont continué d’alimenter un pays dont l’économie repose largement sur les importations. La reprise de la guerre avec le Pakistan en février, puis l’embrasement de l’Iran, ont brutalement mis à nu cette réalité géographique : lorsque ses frontières se referment, l’Afghanistan risque l’asphyxie. La guerre en Iran révèle ainsi, avec une clarté inédite, l’enclavement et la dépendance stratégique d’un pays qui respire par ses frontières.
L’Iran, corridor vital pour les exportations et l’accès maritime
L’Iran n’est pas seulement un partenaire commercial majeur : c’est un corridor vital pour les exportations afghanes — coton, raisins, fruits secs, pierres précieuses et semi-précieuses. Ces flux essentiels à l’économie du pays reposent sur plusieurs points de passage frontaliers, au premier rang desquels Zaranj–Milak, où circulent en temps normal plusieurs centaines de véhicules par jour. Les travaux d’agrandissement achevés fin 2025 y avaient d’ailleurs permis de doubler la capacité de transit, signe de l’importance stratégique de cet axe. Le poste frontière de Milak, dans la province iranienne du Sistan-et-Baloutchistan, n’est qu’une étape sur la route qui relie l’Afghanistan au port iranien de Chabahar, sur le golfe d’Oman. C’est par ce dernier que transitent les exportations afghanes à destination de l’Inde, son principal marché. Le corridor Milak-Chabahar qui y mène constitue donc l’un des rares leviers de désenclavement du pays : il lui offre une ouverture maritime et réduit sa dépendance aux routes pakistanaises, dont l’actualité rappelle à quel point elles peuvent se refermer du jour au lendemain.
Des infrastructures renforcées mais insuffisantes
Plus au nord, dans la province iranienne du Khorasan, le poste frontière d’Islam Qala/Dogharoun relie la métropole religieuse et économique de Mashhad à la ville d’Hérat. Pont entre l’ouest afghan et le Khorasan iranien, ce point de passage très fréquenté complète le corridor Zaranj–Milak. Ces deux axes ont été renforcés par la ligne ferroviaire Khaf–Herat, un tracé stratégique de 225 kilomètres constituant le seul lien ferroviaire actif entre les deux pays. Depuis 2020, cette ligne largement dévolue au fret renforce l’intégration commerciale en ouvrant le réseau ferré iranien à l’Afghanistan.
Une forte dépendance aux importations iraniennes
Ces quelques points de passage sont d’autant plus stratégiques pour l’Afghanistan qu’ils voient transiter une large partie des importations du pays, contraint d’acheter à l’étranger son carburant et ses produits pétroliers, une large partie de ses approvisionnements alimentaires, la quasi-totalité des produits industriels et manufacturés ainsi que des métaux. Les routes d’Asie centrale, bien que fonctionnelles, ne jouent qu’un rôle complémentaire : elles n’offrent ni débouché maritime ni volumes suffisants pour réduire la dépendance afghane au corridor iranien. Coupé depuis février des circuits commerciaux pakistanais qui le relient également à la Chine et à l’Inde, l’Afghanistan est aujourd’hui étroitement dépendant de son voisin occidental : l’Iran.
La guerre en Iran : un choc qui perturbe les corridors stratégiques afghans
Or, depuis le 28 février, les frappes israélo-américaines sur l’Iran ont plongé ce dernier dans la guerre, ralentissant sa logistique, érodant ses capacités industrielles et affaiblissant le contrôle de Téhéran sur ses frontières, où les passages deviennent plus difficiles et risqués lorsque les frontières ne sont pas tout simplement fermées. Les conséquences du ralentissement des flux commerciaux en provenance d’Iran se font déjà sentir. Les pénuries de carburant observées en Iran depuis le début du conflit, aggravées par les frappes visant certaines infrastructures pétrolières, bloquent de fait toute livraison de produits pétroliers vers l’Afghanistan. Or Kaboul dépend presque entièrement du carburant importé : le pays ne dispose ni de raffineries opérationnelles ni de réserves stratégiques, et le diesel iranien alimente aussi bien les transports que les générateurs électriques, indispensables au fonctionnement des hôpitaux, des commerces et de l’agriculture.
Une crise économique et humanitaire amplifiée
La moindre rupture d’approvisionnement se traduit donc immédiatement par une hausse des prix et des pénuries dans l’ouest du pays. Alors que l’économie afghane est déjà plombée par les sanctions, la paralysie du système bancaire, l’effondrement de la culture du pavot — interdite par les talibans — et la diminution de l’aide internationale, c’est désormais l’approvisionnement du pays en denrées essentielles qui risque de ne plus être assuré. D’après l’ONU, dès le mois de mars, des hausses de prix ont été observées sur les marchés locaux, laissant craindre une aggravation de la situation humanitaire, déjà fortement dégradée par le retour au pays de centaines de milliers d’Afghans expulsés d’Iran depuis 2023 et par une crise alimentaire qui touche les plus fragiles.
La guerre en Iran agit ainsi comme un multiplicateur de vulnérabilités : elle perturbe les routes, renchérit les produits de base et accentue une crise humanitaire que les organisations internationales peinent déjà à contenir. Elle rappelle surtout que les talibans, loin de garantir la souveraineté nationale, ont renforcé la dépendance d’un pays qui aurait pourtant besoin de s’ouvrir, de créer des ponts plutôt que de se refermer sur lui-même. En Afghanistan, c’est une question de survie.
— Laurent Chauvet, professeur d’histoire et géopolitique. Fondateur de GéoPersia, chaîne d’analyse géopolitique de l’Iran et du monde persan.