Escalade entre le Pakistan et l’Afghanistan : le point de rupture

1. Introduction
La vague d’attaques coordonnées qui a secoué la province pakistanaise du Baloutchistan fin janvier 2026 a marqué un tournant brutal dans les relations déjà tendues entre le Pakistan et l’Afghanistan. Cette offensive d’une ampleur inédite, menée par des groupes insurgés, a poussé la confrontation latente entre les deux voisins vers une phase ouverte et déclarée, forçant Islamabad à qualifier la situation d’« intolérable ». L’objectif de cette analyse est de décrypter les causes profondes de cette escalade, d’identifier les dynamiques complexes impliquant les acteurs régionaux et mondiaux, et d’évaluer les implications stratégiques de cette crise pour la stabilité de l’Asie du Sud, une région au carrefour de rivalités majeures et de menaces transnationales.
2. L’Électrochoc du Baloutchistan : Anatomie d’une Crise Ouverte
La série d’attaques survenues fin janvier 2026 ne constitue pas un simple incident sécuritaire, mais un véritable tournant stratégique. Par leur coordination et leur violence, ces assauts ont fait basculer la confrontation entre le Pakistan et l’Afghanistan dans une phase ouverte, où la rhétorique diplomatique a cédé la place à des accusations directes et à une mobilisation militaire massive. Pour Islamabad, un seuil a été franchi, rendant la situation sécuritaire à sa frontière occidentale tout simplement « intolérable ».
2.1. L’Opération « Hero » : Une Offensive d’une Ampleur Inédite
L’offensive a été revendiquée par l’Armée de Libération du Baloutchistan (ALB), un groupe séparatiste désigné comme organisation terroriste par le Pakistan et les États-Unis. L’opération, baptisée « Opération Hero », s’est distinguée par sa sophistication et son échelle, les analystes notant que des attaques coordonnées de cette ampleur sont rares.
- La nature des attaques : Les assauts étaient coordonnés et quasi-simultanés, combinant des attentats-suicides, des tirs d’armes à feu et l’usage de grenades. Cette tactique a démontré une capacité de planification et d’exécution accrue de la part des insurgés.
- Les cibles visées : La stratégie de l’ALB visait à frapper les piliers de l’État pakistanais. Les cibles comprenaient des installations paramilitaires, des postes de police, et même une prison de haute sécurité à Mastung, d’où plus de 30 détenus ont été libérés. Des infrastructures civiles critiques, comme les voies ferrées et les réseaux de télécommunications, ont également été sabotées, paralysant temporairement certaines régions.
- La communication de l’ALB : Le groupe a rapidement revendiqué ses actions et a utilisé cette offensive comme un outil de propagande, diffusant notamment des vidéos montrant des combattantes participant aux attaques pour souligner l’implication de toutes les composantes de la société baloutche dans sa lutte.
2.2. La Réponse Pakistanaise et l’Accusation Directe
La réaction des autorités pakistanaises a été double : une réponse militaire massive et une offensive diplomatique pointant clairement du doigt ses voisins.
- Le Bilan Humain : Les bilans des victimes, bien que contradictoires, témoignent d’une violence exceptionnelle, les autorités provinciales rapportant un total de plus de 190 morts—incluant forces de sécurité, civils et insurgés—sur une période de 40 heures. Cette vague d’attaques coordonnée est décrite par les analystes comme l’une des plus meurtrières pour les militants depuis des décennies, avec des chiffres variant entre 37 et 145 insurgés tués, aux côtés de plus de 30 civils et d’au moins 17 membres des forces de sécurité.
- Les Accusations d’Islamabad : La réponse pakistanaise ne s’est pas limitée au terrain. Les autorités ont formulé deux accusations principales, formalisant la rupture avec le régime de Kaboul.
- Envers l’Afghanistan : L’ambassadeur pakistanais auprès des Nations unies, Asim Iftikhar Ahmad, a déclaré que la situation était devenue « intolérable », accusant explicitement les talibans afghans de ne pas respecter leurs engagements de l’accord de Doha. Selon lui, non seulement ils abritent, mais ils soutiennent et collaborent activement avec des groupes terroristes comme le Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP) et l’ALB.
- Envers l’Inde : Islamabad a également réitéré ses accusations de longue date envers New Delhi, affirmant que l’Inde soutient matériellement et financièrement les insurgés baloutches. Pour marquer cette connexion présumée, les autorités pakistanaises utilisent désormais le terme « FitnaalHindustan » pour désigner ces groupes. Ces allégations, systématiquement démenties par l’Inde, ajoutent une dimension supplémentaire à la crise.
- Envers l’Afghanistan : L’ambassadeur pakistanais auprès des Nations unies, Asim Iftikhar Ahmad, a déclaré que la situation était devenue « intolérable », accusant explicitement les talibans afghans de ne pas respecter leurs engagements de l’accord de Doha. Selon lui, non seulement ils abritent, mais ils soutiennent et collaborent activement avec des groupes terroristes comme le Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP) et l’ALB.
Cette crise immédiate, déclenchée par une violence spectaculaire, est en réalité le symptôme d’une fracture stratégique bien plus profonde, dont les racines plongent dans des décennies d’une politique régionale pakistanaise aujourd’hui en échec.
3. Les Racines de la Confrontation : La Rupture Stratégique entre Islamabad et Kaboul
La crise actuelle n’est pas un événement isolé mais l’aboutissement d’une fracture stratégique qui a anéanti des décennies de politique pakistanaise visant à maintenir une influence décisive à Kaboul. Comprendre cette rupture est essentiel pour saisir la volatilité extrême de la région. Ce qui était autrefois un partenariat asymétrique s’est transformé en une méfiance profonde, alimentée par des intérêts divergents et des rancœurs historiques.
3.1. Le TTP : Miroir Inversé et Menace Existentielle
Au cœur de la discorde se trouve le Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP). Ce groupe, qui partage des liens idéologiques, historiques et tribaux étroits avec les talibans afghans, est devenu le principal point de friction. Les perspectives des deux capitales sont devenues irréconciliables :
- Perspective de Kaboul : Les talibans afghans refusent de combattre le TTP sur leur sol. Ils considèrent les actions du groupe comme une « affaire interne » au Pakistan et voient le TTP comme un allié historique, voire un levier d’influence.
- Perspective d’Islamabad : Le Pakistan considère le TTP comme une menace existentielle pour sa sécurité intérieure. Il accuse l’Afghanistan de fournir un sanctuaire sûr d’où le TTP planifie et lance des centaines d’attaques chaque année, faisant de 2025 l’année la plus meurtrière de la décennie. Cette menace est d’autant plus grave que le TTP s’appuie désormais sur des armements de plus en plus sophistiqués, y compris des drones, lui permettant de mener des attaques plus dévastatrices.
3.2. La Fin du Dogme de la « Profondeur Stratégique »
Pendant des décennies, le Pakistan a soutenu les talibans afghans dans l’espoir de s’assurer une « profondeur stratégique » face à son rival indien. L’establishment militaire pakistanais voyait en un régime ami à Kaboul une garantie de sécurité sur son flanc ouest. Cependant, la prise de pouvoir des talibans en août 2021 a fait voler en éclats cette doctrine. Se sentant victorieux et désormais autonomes après le retrait américain, les talibans rejettent la tutelle d’Islamabad. Ils contestent ouvertement des piliers de la souveraineté pakistanaise, comme la clôture de la ligne Durand, qu’ils considèrent comme une frontière coloniale illégitime.
3.3. L’Intransigeance des Acteurs et l’Échec des Médiations
Face à cette impasse, les positions se sont radicalisées et le dialogue diplomatique s’est effondré.
- Échec des médiations : Plusieurs tentatives de médiation menées par des puissances régionales comme le Qatar, la Turquie et l’Arabie saoudite ont échoué. Aucune n’a réussi à obtenir des talibans un engagement ferme et vérifiable pour neutraliser le TTP.
- Durcissement de la rhétorique : La guerre des mots a atteint des niveaux sans précédent. Dans un message sur le réseau social X, Murtaza Solangi, porte-parole de la présidence pakistanaise, a qualifié les talibans de « bêtes sans cervelle ». Plus officiellement, le porte-parole de l’armée pakistanaise, Ahmed Sharif Chaudhry, a déclaré qu’il n’y avait « aucun gouvernement en Afghanistan », mais seulement une structure illégitime dominée par un seul groupe ethnique.
Ce vide diplomatique et cette hostilité déclarée ont ouvert la porte à une implication accrue des puissances régionales, transformant une crise bilatérale en un enjeu géopolitique complexe.
4. Le Grand Jeu Régional : Les Acteurs Externes et Leurs Intérêts
Le conflit afghano-pakistanais n’évolue pas en vase clos. Il est devenu un carrefour géopolitique où s’affrontent les intérêts stratégiques de puissances régionales et mondiales. Chaque acteur cherche à tirer profit de la nouvelle donne, transformant une crise bilatérale en un enjeu bien plus large qui reconfigure les alliances en Asie du Sud.
4.1. L’Inde : Le Bénéficiaire Stratégique de la Discorde
L’Inde apparaît comme le principal bénéficiaire indirect de la crise. Alors que les relations entre Islamabad et Kaboul se détériorent, New Delhi a opéré un rapprochement spectaculaire avec le régime taliban. Ce réalignement se manifeste par des visites ministérielles de haut niveau, la réouverture complète de l’ambassade indienne à Kaboul et le lancement de projets de coopération commerciale. Pour le Pakistan, cette nouvelle dynamique est une source de préoccupation majeure. Islamabad y voit une collusion visant à l’encercler et à soutenir les mouvements insurgés sur son territoire, une accusation que l’Inde et les talibans nient.
4.2. La Chine : L’Allié Inquiet pour le Corridor CPEC
La Chine, principal allié du Pakistan, observe l’escalade avec une inquiétude croissante. L’instabilité au Baloutchistan et dans les zones frontalières menace directement ses investissements massifs, notamment le Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC), projet phare de son initiative Belt and Road. Pékin s’inquiète pour la sécurité de ses ressortissants et de ses projets. Bien que la Chine puisse potentiellement jouer un rôle de médiateur, sa forte alliance avec le Pakistan limite sa perception de neutralité aux yeux des talibans, compliquant ainsi ses efforts diplomatiques.
4.3. Le Repositionnement des Puissances Mondiales
L’échiquier afghan voit également le retour d’acteurs mondiaux cherchant à défendre leurs intérêts dans une région stratégiquement vitale.
- Russie : En reconnaissant officiellement le gouvernement taliban en 2025, Moscou a non seulement renforcé la légitimité internationale de Kaboul, mais a également contribué à isoler diplomatiquement le Pakistan, privant Islamabad d’un levier de pression régional crucial.
- États-Unis : Après leur retrait de 2021, les États-Unis manifestent un intérêt renouvelé pour des positions stratégiques dans la région, y compris la possible utilisation de la base aérienne de Bagram, signalant leur volonté de ne pas abandonner le terrain à leurs rivaux et de maintenir une capacité de projection de force et de renseignement contre les menaces terroristes transnationales, au grand dam de Pékin et de Moscou.
La convergence de ces intérêts divergents transforme la crise afghano-pakistanaise en un terrain d’expérimentation pour une nouvelle compétition multipolaire, augmentant les risques d’instabilité.
5. Implications Stratégiques et Risques d’Instabilité Globale
L’escalade des tensions entre le Pakistan et l’Afghanistan génère une série de risques en cascade. Ces menaces ne se limitent pas à la région, mais ont des ramifications potentielles à l’échelle mondiale, allant d’un conflit militaire direct à la résurgence de menaces terroristes transnationales, en passant par la vulnérabilité d’un État doté de l’arme nucléaire.
5.1. Le Spectre d’un Conflit Ouvert et Prolongé
Le risque d’une confrontation militaire directe entre les deux pays est désormais une possibilité réelle. Les preuves s’accumulent : les frappes aériennes pakistanaises menées en territoire afghan, les affrontements armés réguliers aux postes-frontières comme Torkham et Chaman, et les fermetures répétées de ces points de passage vitaux indiquent une escalade progressive. Si une guerre totale reste peu probable, un conflit limité mais prolongé, mené par des opérations transfrontalières et des frappes ciblées, est devenu un scénario tout à fait envisageable.
5.2. L’Afghanistan comme « Hub du Terrorisme » en Expansion
L’instabilité frontalière et l’effondrement de la coopération sécuritaire créent un terrain fertile pour une multitude de groupes armés transnationaux. L’Afghanistan redevient ce que le Pakistan qualifie de « hub du terrorisme », où des organisations peuvent opérer en toute impunité. Parmi les groupes qui profitent de ce chaos, on trouve :
Le Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP)
L’Armée de Libération du Baloutchistan (BLA)
L’État islamique – Province du Khorasan (ISKP)
Ces groupes exploitent les vides sécuritaires et les rivalités étatiques pour se renforcer, planifier des opérations et menacer la stabilité régionale et au-delà.
5.3. La Menace Ultime : Vulnérabilité Nucléaire et Risque ADM
La menace la plus grave soulevée par cette crise est la vulnérabilité de l’écosystème nucléaire pakistanais. Dans un contexte d’insurrection généralisée, la sécurité des personnels, des matériaux et des installations liés aux programmes atomiques est fragilisée. La preuve de cette fragilité a été apportée début 2025 par l’enlèvement de travailleurs liés à des projets qualifiés d’« atomiques et miniers ». Cet incident démontre que même les maillons les plus périphériques de la chaîne humaine du programme nucléaire sont désormais des cibles accessibles pour des groupes armés. Cette vulnérabilité coïncide avec l’ambition persistante de groupes comme Al-Qaïda de se procurer des armes de destruction massive (ADM). L’Afghanistan, redevenu un sanctuaire sécurisé loin des regards, offre un environnement propice au développement de telles capacités, faisant de ce « pire scénario » une menace stratégique à ne plus ignorer.
Cette conjonction de facteurs déstabilisants redéfinit en profondeur la géopolitique de la région.
6. Conclusion : Une Nouvelle Géopolitique du « Triangle Afghan »
L’analyse de l’escalade entre le Pakistan et l’Afghanistan révèle une transformation profonde et durable de l’équilibre sécuritaire en Asie du Sud. La crise actuelle n’est pas une simple flambée de violence, mais le point de rupture d’un ordre ancien et l’avènement d’une nouvelle ère de confrontation. Trois conclusions clés se dégagent.
- Un Cycle de Confrontation Durable : Le Pakistan et l’Afghanistan sont désormais engagés dans un cycle de confrontation asymétrique à long terme. La rupture stratégique est si profonde, et les positions si antagonistes, qu’aucune perspective de médiation efficace ne semble se dessiner à court terme.
- Une Recomposition des Alliances Régionales : Dans cette nouvelle configuration, l’Inde se positionne comme le principal gagnant stratégique indirect. En exploitant la rupture historique entre Islamabad et Kaboul, New Delhi accroît son influence en Afghanistan et affaiblit géopolitiquement son rival pakistanais.
- Un Carrefour de Rivalités Mondiales : La région est redevenue un pivot majeur de la compétition géopolitique mondiale. Les intérêts de la Chine, soucieuse de protéger ses investissements, se heurtent aux ambitions de la Russie et au retour stratégique des États-Unis, transformant le conflit local en un théâtre d’affrontement des grandes puissances.
Le Pakistan accuse les talibans d’être responsables de l’explosion d’une mosquée à Islamabad
07/02/2026

Agence de presse RASC : Le gouvernement pakistanais s’est engagé à riposter avec la plus grande fermeté suite à l’attentat-suicide perpétré à la mosquée Hazrat Khadija Kubra d’Islamabad. L’attaque, survenue vendredi pendant la prière du vendredi et coïncidant avec la visite officielle du président ouzbek, a fait au moins 31 morts et 169 blessés. Le ministère pakistanais de la Défense a imputé la responsabilité de l’attentat aux talibans afghans, affirmant que le groupe au pouvoir à Kaboul abrite et facilite des activités terroristes, aggravant ainsi les menaces pesant sur le Pakistan.
Le ministre de la Défense, Khawaja Asif, a déclaré que l’assaillant avait engagé le dialogue avec les forces de sécurité avant de déclencher les explosifs et a souligné que le gouvernement ne négocierait pas avec les talibans afghans. Il a affirmé que le Pakistan apporterait une réponse ferme et d’envergure aux responsables et à leurs soutiens. Cette déclaration marque un tournant dans l’approche du Pakistan vis-à-vis des talibans, passant du dialogue à l’action concrète.
Selon News18, le Pakistan a déjà accusé les talibans de soutenir des groupes comme le Tehrik-i-Taliban Pakistan (TTP) et d’intensifier l’insurrection au Baloutchistan. La recrudescence des attaques et des incidents frontaliers l’an dernier a exacerbé les tensions entre Islamabad et Kaboul. Les analystes considèrent la politique des talibans, qui consiste à abriter des réseaux terroristes, comme une source majeure de menaces pour la sécurité régionale.
Malgré les efforts de médiation de la Turquie, du Qatar et de l’Arabie saoudite, les négociations de paix avec les talibans sont au point mort. Ces derniers rejettent les demandes du Pakistan d’extrader les membres du TTP et de respecter la sécurité de ses frontières. Les experts en sécurité avertissent que le maintien au pouvoir des talibans, conjugué à la protection des groupes extrémistes, à un contrôle international limité et à l’absence de structures de sécurité indépendantes, pourrait aggraver les crises terroristes transfrontalières.
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