La culture du pavot est passée d’environ 10 000 hectares en 2025 à plus de 43 000 en 2026, selon l’ONUDC. Les taliban avaient présenté l’interdiction comme une réussite. Les campagnes, elles, n’ont pas reçu d’alternative.
Pendant trois ans, les taliban ont mis en avant la fin du pavot comme un de leurs succès. Le rapport publié en octobre par l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime dit autre chose. La surface cultivée a plus que quadruplé, la production estimée est passée d’environ 300 à près de 1 500 tonnes, et seize provinces sur trente-quatre sont touchées, soit cinq de plus qu’en 2025. Cela reste très en dessous des niveaux d’avant l’interdiction, mais la tendance est inversée.
Le Badakhshan concentre l’essentiel de la hausse, avec 29 482 hectares contre 6 639 un an plus tôt. C’est aussi dans cette province que l’éradication a provoqué, en mai et juin, des manifestations et des affrontements avec les forces de sécurité, qui ont fait plusieurs morts et blessés selon la mission des Nations unies. La prohibition a un coût humain que les taliban ne mettent pas en avant. Selon la presse locale citée par l’ONUDC, certains manifestants ne contestaient pas l’éradication elle-même, mais ses méthodes et les dégâts causés aux autres cultures et aux biens.
Les paysans s’adaptent. Au Helmand, plus de 90 % des parcelles sont dissimulées, dans des champs de céréales ou derrière des murs, et les semis sont échelonnés pour éviter les grands champs en fleur que repèrent les équipes d’éradication. Quand une telle partie de la production se cache, c’est que l’interdiction repose sur la peur de la répression et non sur un autre moyen de vivre. L’opium a rapporté environ 525 millions de dollars aux négociants de premier niveau, soit 2,7 % du PIB, avec des prix qui restent plus de trois fois supérieurs à ceux d’avant l’interdiction. L’ONUDC note aussi le retour des avances, des ventes à l’avance et des prêts remboursés en opium, avec le risque d’endettement pour les familles.
Les taliban contestent le rapport. Leur vice-ministère de l’Intérieur chargé de la lutte contre les stupéfiants avance 24 000 hectares et affirme en avoir éradiqué 23 000. Il reproche à l’ONUDC de ne pas disposer de données de terrain. L’ONUDC reconnaît de son côté n’avoir pu en collecter de façon systématique cette année, ce qui laisse de larges marges d’incertitude, notamment au Badakhshan où l’estimation va de 18 091 à 46 074 hectares. La critique méthodologique est donc en partie recevable. Mais la réponse des taliban contient deux éléments qui comptent davantage. Ils admettent que l’interdiction seule n’est pas durable et demandent de l’argent à la communauté internationale. Et ils demandent que le rapport ne soit pas publié avant la fin de la saison, de peur que les agriculteurs ne replantent. Demander cela revient à vouloir que les chiffres ne circulent pas.
L’enjeu dépasse l’Afghanistan. Dans une vingtaine de pays de destination, surtout européens, le prix du gramme d’héroïne pure est passé d’environ 250 dollars en 2022 à 470 en 2025. L’ONUDC y voit un signe d’approvisionnement tendu et estime que les stocks accumulés avant l’interdiction sont probablement près de l’épuisement. Les saisies de méthamphétamine, elles, ne baissent pas.
Les chiffres de 2026 disent une chose simple. L’interdiction a été imposée par la force à des familles qui n’ont pas reçu de revenu de remplacement, et ce sont les campagnes qui en paient le prix, du Badakhshan au Helmand.
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La Lettre d’Afghanistan
Synthèse du rapport UNODC « Afghanistan Opium Survey 2026 » (octobre 2026)
La culture du pavot repart nettement à la hausse. Selon l’ONUDC, la surface cultivée passe d’environ 10 000 hectares en 2025 à plus de 43 000 en 2026 (intervalle de confiance : 32 000 à 61 000). Cela reste très en dessous des niveaux d’avant l’interdiction (jusqu’à 233 000 ha en 2022), mais c’est un renversement après trois années de très faible culture. Le rapport estime que l’interdiction des talibans « semble s’affaiblir ».
Où cultive-t-on ?
16 provinces sur 34 sont touchées, soit cinq de plus qu’en 2025. Balkh, Daykundi, Farah, Hérat, Laghman et Nangarhar ne sont plus considérées comme exemptes de pavot. Seul le Zabul redevient exempt.
Le Nord-Est concentre 76 % de la surface totale (près de 33 000 ha contre un peu moins de 7 000 en 2025). Le Badakhshan à lui seul passe de 6 639 à 29 482 ha. Le Takhar passe de 274 à 3 401 ha (+1 140 %).
Le Sud-Ouest progresse de 1 300 à plus de 5 000 ha. Le Helmand remonte à 3 525 ha et Kandahar à 1 558 ha.
Seules deux provinces reculent : Kunar et Faryab.
Production et rendement
La production estimée passe d’environ 300 tonnes à près de 1 500 tonnes (fourchette 800 à 2 400). Le Nord-Est en fournit environ trois quarts.
Le rendement moyen monte de 29 à près de 34 kg/ha, grâce à des pluies plus favorables qu’en 2025, année marquée par la sécheresse.
Cette production pourrait donner entre 107 et 168 tonnes d’héroïne. L’ONUDC juge ce chiffre probablement sous-estimé : le rapport de prix héroïne/opium est tombé de 30:1 en 2019 à un peu plus de 9:1 en 2026, ce qui suggère une fabrication plus efficace.
Dissimulation des cultures
Au Helmand, plus de 90 % des parcelles sont cachées : plus de la moitié au milieu de champs de céréales, plus de 40 % derrière des murs. Les parcelles intercalées dans les céréales y ont été multipliées par cinquante en un an.
Les semis sont aussi échelonnés (Helmand, Kandahar, Hérat, Daykundi, Takhar) pour éviter les grands champs en fleur repérables par les équipes d’éradication.
Économie de l’opium
Les revenus des négociants de premier niveau atteignent environ 525 millions de dollars (contre 134 millions en 2025). C’est le plus haut niveau depuis 2018, hors l’anomalie de 2022.
Cela représente 2,7 % du PIB et 8,5 % du secteur agricole.
Les prix baissent mais restent élevés : environ 780 dollars/kg en 2024, 570 en 2025, un peu plus de 500 en 2026, contre moins de 100 avant l’interdiction.
Les écarts régionaux sont importants : environ 310 dollars/kg dans le Nord-Est contre 590 dans le Sud-Ouest. Cela pourrait favoriser un trafic interne.
Le financement informel (avances, ventes à l’avance appelées salam, prêts remboursés en opium, location de terres, métayage) revient. Des acteurs non locaux venus du Sud-Ouest seraient présents au Badakhshan, mais l’ONUDC précise ne pas l’avoir confirmé. Les informations qualitatives viennent d’entretiens informels dans quelques zones et ne sont pas représentatives.
Éradication et résistance locale
En mai et juin 2026, des tentatives d’éradication au Badakhshan ont provoqué des manifestations et des affrontements avec les forces de sécurité, avec plusieurs morts et blessés (source citée : MANUA). Selon la presse locale, certains manifestants ne contestaient pas l’éradication, mais ses méthodes et les dégâts sur les autres cultures.
Les autorités de fait annoncent environ 22 000 ha éradiqués. L’ONUDC n’a pas pu vérifier ce chiffre. Plus de 85 % de l’éradication déclarée aurait eu lieu avant l’acquisition des images satellite, donc elle serait déjà prise en compte dans les estimations.
Marchés régionaux et mondiaux
Les saisies d’opiacés dans la région diminuent depuis l’interdiction mais restent importantes. L’explication la plus probable est l’écoulement des stocks. L’ONUDC estimait que ces stocks pouvaient durer jusqu’en 2025 ou 2026, donc leur épuisement pourrait relancer la culture.
Les saisies de méthamphétamine ne baissent pas. Leur poids moyen a plus que doublé par rapport à 2021. L’origine (Afghanistan ou ailleurs) n’est pas établie.
Dans une vingtaine de pays de destination, surtout en Europe, le prix du gramme d’héroïne pur (ajusté de l’inflation) est passé d’environ 250 dollars en 2022 à 470 en 2025, ce qui indique des tensions d’approvisionnement.
Recommandations de l’ONUDC
Développement alternatif durable : accès aux marchés, irrigation, stockage, aide technique, financement long terme, avec un accent sur le Badakhshan, le Takhar, le Helmand et Kandahar.
Lutte contre les réseaux sur toute la chaîne : enquêtes financières, précurseurs chimiques, coopération régionale.
Réduction de la demande dans les pays de destination.
Surveillance renforcée : analyses médico-légales des saisies, données sur les flux financiers illicites.
Annexe 3 : la contestation des talibans (vice-ministère de l’Intérieur chargé de la lutte contre les stupéfiants)
Ils estiment la surface cultivée à 24 000 ha, contre 43 300 pour l’ONUDC.
Ils affirment avoir éradiqué environ 23 000 ha et reprochent à l’ONUDC de ne pas les avoir déduits. Ils jugent aussi les chiffres de rendement, de production, de prix et de revenus invérifiables sans enquête de terrain. Le rapport indique que l’ONUDC n’a pas pu collecter de données de terrain de façon systématique cette année.
Ils contestent que le Nord-Est représente 76 % des cultures, et affirment que les parcelles repérées dans les provinces redevenues « touchées » ont été éradiquées.
Ils nient tout dommage causé aux agriculteurs au Badakhshan.
Ils affirment qu’aucun stock ne peut rester caché à leurs services de renseignement.
Ils reconnaissent que l’interdiction seule n’est pas durable et réclament une aide internationale.
Ils demandent à l’ONUDC de ne pas publier le rapport avant la fin de la saison de culture, car sa diffusion pourrait pousser des agriculteurs à replanter.
Ils réclament les données au niveau des districts.
Limites méthodologiques reconnues par l’ONUDC
Pas de collecte systématique de données de terrain en 2026 (sécurité, contexte politique), donc pas d’évaluation systématique de la précision.
Rendement estimé par un modèle d’apprentissage automatique (CatBoost) alimenté par des données satellite et climatiques, faute de mesures sur le terrain.
Les provinces « ciblées » (couverture complète par imagerie) donnent des estimations minimales.
Très forte incertitude sur les provinces à faible culture. Au Badakhshan, l’intervalle va de 18 091 à 46 074 ha.
SOURCE
Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC)
Afghanistan Opium Survey 2026: Cultivation, production and market analysis
Rapport, octobre 2026