
Dans ce discours, Bakhtash Siawash s’adresse aux Européens. Il leur reproche de négocier avec les talibans au nom de la diplomatie, alors que les Afghanes sont privées d’école, d’université et de travail. Nous publions la traduction de son intervention.
La question qui nous réunit aujourd’hui ne concerne pas seulement l’Afghanistan. Elle porte sur la crédibilité morale et sur les principes : ces valeurs existent-elles encore dans le monde, ou ne valent-elles que pour les autres, tandis que l’Afghanistan a disparu de la carte morale de la communauté internationale ? Les droits humains sont censés être universels. Ils ne devraient être ni sélectifs, ni conditionnels, ni ajustables selon les intérêts politiques.
Pourtant, nous assistons à une contradiction profonde. L’Europe parle de droits. L’Europe parle de valeurs. L’Europe parle de principes. Mais en même temps, on voit se banaliser le dialogue avec ceux qui refusent aux femmes leurs droits les plus élémentaires, qui effacent les femmes de la vie publique et qui ont transformé un pays entier en la plus grande prison à ciel ouvert du monde pour son propre peuple.
Alors posons la question, sans nous cacher derrière un langage diplomatique, des déclarations politiques ou le silence. Qu’est-ce qui a changé ? Comment une civilisation qui affirme défendre la liberté, la justice et l’égalité peut-elle aujourd’hui baisser la tête, baisser la voix et tendre la main à ceux qui refusent aux femmes l’éducation, le travail, et même le droit d’être vues ? La honte a-t-elle encore sa place en politique mondiale ?
Vous dites que les droits des femmes comptent pour vous. Alors pourquoi les Afghanes restent-elles derrière les portes verrouillées des écoles et des universités, et paient-elles le prix de vos accords, de vos marchandages et de vos calculs politiques ? Vous dites que la dignité humaine n’a pas de frontières. Alors pourquoi la dignité de millions d’Afghans est-elle repoussée dans l’ombre dès qu’elle gêne vos intérêts politiques ? Si vous avez fait des droits des Afghanes une monnaie d’échange aujourd’hui, avec quel courage parlerez-vous demain de justice, de liberté et de valeurs humaines devant le monde ?
Admettons que l’histoire ne vous demande aucun compte. Admettons qu’aucun tribunal ne vous appelle jamais à répondre de vos actes. Mais votre conscience ? Qu’avez-vous fait de votre conscience ? N’avez-vous pas de filles ? N’avez-vous pas de sœurs, d’épouses, de mères ? Comment pouvez-vous dérouler le tapis rouge à ceux qui ont écrasé les droits de tout un peuple, et pouvoir encore parler le langage de la justice ? Comment pouvez-vous leur serrer la main, les honorer et les accueillir, alors que des millions de femmes afghanes sont réduites au silence derrière des portes verrouillées ?
Un monde qui sacrifie les droits des femmes à la commodité politique n’a aucun droit de faire la leçon à quiconque en matière de justice.
BAKHTASH SIAWASH
L’histoire nous enseigne des vérités douloureuses. Face à l’injustice, le dialogue, quelle qu’en soit la définition, peut devenir de la complicité. Votre dialogue avec l’injustice permet à l’injustice de devenir normale. Votre dialogue, mené au nom de la civilisation occidentale, permet à l’inacceptable de devenir acceptable. En négociant avec les talibans, l’Europe banalise l’exclusion des femmes. L’Europe banalise l’interdiction de l’éducation. L’Europe banalise un pouvoir qui gouverne par la peur.
Vous demandez quelle est la solution. Ce qu’il faut faire. La réponse est simple. Nous ne demandons pas vos soldats. Nous ne demandons pas une nouvelle intervention militaire dite humanitaire, parce que nous savons déjà ce qu’elle apporte. Nous l’avons vécu. Nous l’avons payé de nos vies, de notre terre, de notre avenir. Mais nous ne sommes pas non plus là pour accepter un dialogue qui banalise la brutalité en la faisant passer pour de la diplomatie.
Que l’Europe s’en souvienne ! Pour renvoyer quelques réfugiés démunis, sans défense et déplacés, vous traitez avec un système qui fait partie d’un extrémisme mondial plus large. Ce système a trouvé aujourd’hui de quoi se développer dans les lieux et les institutions mêmes que vous lui avez remis, et il pourrait vous en faire payer le prix demain. Quand ce jour viendra, ne blâmez pas mon peuple. Ne blâmez pas ma patrie. Vous avez été prévenus, et vous avez fait votre choix. Chaque nation récolte ce qu’elle choisit de semer.
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SOURCE
Discours de Bakhtash Siawash, ancien membre du Parlement afghan
Vidéo, version originale en anglais. Traduction : La Lettre d’Afghanistan