
L’inscription d’une organisation sur la liste terroriste de l’Union européenne constitue l’un des instruments les plus coercitifs de la politique étrangère et de sécurité commune (PESC). Loin d’être une simple étiquette symbolique, cette désignation déclenche un mécanisme d’isolement multidimensionnel, visant à neutraliser les capacités opérationnelles, financières et politiques de l’entité visée. L’architecture de ce dispositif repose sur un socle juridique complexe, principalement la Position commune 2001/931/PESC et le Règlement (CE) n° 2580/2001, qui organisent une réponse coordonnée des vingt-sept États membres face à la menace terroriste. Ce régime de sanctions, qualifié de « mesures restrictives », transforme radicalement le statut juridique de l’organisation, la plaçant au ban de la communauté internationale et imposant à tous les acteurs économiques et institutionnels de l’Union une obligation de rupture totale avec celle-ci.
Le cadre juridique et le processus de désignation : un équilibre entre sécurité et droit
L’origine du système actuel de listage de l’Union européenne remonte aux lendemains des attentats du 11 septembre 2001. Sous l’impulsion de la résolution 1373 du Conseil de sécurité des Nations unies, l’Union a structuré ses propres capacités de désignation autonome afin de cibler non seulement les réseaux liés à Al-Qaïda et à l’État islamique — régis par un régime onusien spécifique — mais également d’autres groupes représentant une menace pour la sécurité européenne.
L’inscription sur la liste de l’Union européenne repose sur des critères strictement définis par l’article 1er de la Position commune 2001/931/PESC. Pour qu’une organisation soit classée, elle doit être impliquée dans des actes terroristes, lesquels sont compris comme des actes intentionnels qui, par leur nature ou leur contexte, peuvent porter gravement atteinte à un pays ou à une organisation internationale. Ces actes doivent être commis avec l’un des trois objectifs suivants : intimider gravement une population, contraindre indûment des pouvoirs publics ou une organisation internationale, ou déstabiliser gravement ou détruire les structures fondamentales politiques, constitutionnelles, économiques ou sociales d’un pays ou d’une organisation internationale.
| Critères de l’Acte Terroriste (Position 2001/931) | Description des Objectifs Visés |
| Intimidation de la population | Création d’un climat de peur généralisé pour affaiblir la cohésion sociale. |
| Contrainte des pouvoirs publics | Pression sur un gouvernement pour obtenir un changement de politique ou de décision. |
| Déstabilisation structurelle | Attaque contre les bases constitutionnelles ou les piliers économiques d’un État. |
Le processus de désignation lui-même est rigoureux et nécessite l’unanimité des États membres au sein du Conseil de l’Union européenne. Les propositions peuvent émaner des États membres ou d’États tiers. Un rôle central est dévolu au Groupe de travail sur les mesures restrictives de lutte contre le terrorisme, le groupe COMET, qui procède à l’examen de chaque dossier. Une condition juridique sine qua non pour l’inscription est l’existence d’une décision prise par une autorité nationale compétente — qu’il s’agisse d’une condamnation judiciaire, d’une mise en examen ou de l’ouverture d’une enquête sérieuse pour des actes de terrorisme. Cette exigence vise à ancrer la décision politique dans une réalité judiciaire concrète, bien que la jurisprudence ait montré que la frontière entre ces deux domaines reste ténue.
L’asphyxie financière : le gel des avoirs et ses mécanismes d’application
La conséquence la plus immédiate et la plus dévastatrice pour une organisation classée est le gel de ses avoirs. Ce mécanisme ne se contente pas de bloquer les comptes bancaires existants ; il vise une neutralisation totale de la puissance économique de l’entité. En vertu du Règlement (CE) n° 2580/2001, tous les fonds, autres avoirs financiers et ressources économiques appartenant à l’organisation, ou détenus par elle, sont gelés.
La définition des « fonds » est exhaustive et couvre non seulement les liquidités, mais aussi les dépôts auprès d’établissements financiers, les titres, les intérêts, les dividendes, et les crédits. Les « ressources économiques » englobent tout actif de quelque nature que ce soit, corporel ou incorporel, mobilier ou immobilier, qui ne constitue pas un fonds mais peut être utilisé pour obtenir des fonds, des biens ou des services.
| Nature des Actifs Gelés | Exemples et Implications Opérationnelles |
| Fonds liquides | Numéraire, chèques, créances bancaires, instruments de paiement. |
| Actifs financiers | Actions, obligations, instruments dérivés, documents attestant des parts de fonds. |
| Ressources économiques | Immobilier, véhicules, équipements technologiques, serveurs informatiques. |
L’interdiction de mise à disposition est le corollaire indispensable du gel. Il est strictement interdit à toute personne ou entité relevant de la juridiction de l’Union de fournir, directement ou indirectement, des fonds ou des ressources économiques à l’organisation désignée ou à son profit. Cette interdiction s’applique également aux services financiers tels que l’assurance, la réassurance, et le courtage. En pratique, cela signifie qu’un fournisseur de services Internet ne peut plus héberger les serveurs d’une telle organisation, qu’un bailleur ne peut plus lui louer de locaux, et qu’aucune banque ne peut traiter ses transactions, sous peine de sanctions pénales sévères déterminées par chaque État membre.
Le rôle crucial du secteur bancaire et les normes de l’EBA
Le secteur financier est le principal vecteur de mise en œuvre de ces sanctions. Les banques et autres établissements de crédit sont investis d’une mission de vigilance constante. L’Autorité bancaire européenne (EBA) a récemment renforcé ce cadre par la publication de lignes directrices (EBA/GL/2024/14 et EBA/GL/2024/15) visant à harmoniser l’application des sanctions. Ces normes imposent aux institutions financières de mettre en place des systèmes de détection avancés.
L’utilisation du « fuzzy matching » (ou correspondance floue) est désormais recommandée pour identifier les entités listées, même lorsque les noms sont orthographiés différemment ou que les données sont incomplètes. Les banques doivent également effectuer une analyse de risque spécifique pour chaque relation d’affaires, en tenant compte des liens géographiques et des bénéficiaires effectifs. Tout « hit » ou correspondance confirmée avec la liste terroriste doit entraîner une action immédiate : blocage de l’opération, gel du compte et signalement aux autorités nationales compétentes, comme Tracfin en France.
La responsabilité des organes de direction est engagée dans la mise en œuvre de ces procédures. Ils doivent non seulement approuver une stratégie de conformité, mais aussi veiller à ce que les systèmes informatiques soient mis à jour en temps réel dès la publication d’une modification de la liste au Journal officiel de l’Union européenne. L’échec de ces contrôles expose l’institution à des risques juridiques massifs, mais aussi à une atteinte irrémédiable à sa réputation, pouvant conduire à son exclusion de certains marchés financiers.
Coopération policière et judiciaire : la traque transfrontalière
L’inscription sur la liste terroriste active une coopération policière et judiciaire de haute intensité. Ce volet vise à transformer l’espace de liberté, de sécurité et de justice de l’Union en un terrain hostile pour les activités de l’organisation. Eurojust et Europol sont les piliers de cette stratégie.
Eurojust, l’Agence pour la coopération judiciaire en matière pénale, facilite la coordination des enquêtes et des poursuites entre les États membres. Un outil fondamental dans ce cadre est le Registre judiciaire antiterroriste (CTR), lancé en 2019. Le CTR centralise les informations relatives aux procédures pénales pour terrorisme, permettant d’établir des liens entre des dossiers apparemment isolés dans différents pays. Cette centralisation est cruciale pour poursuivre les membres d’une organisation dont les activités sont fragmentées sur plusieurs territoires. Elle permet également d’éviter les doubles poursuites, garantissant ainsi l’efficacité des procédures judiciaires.
Le cadre légal d’Eurojust, amendé en 2023, permet désormais un échange fluide de preuves numériques et renforce la coopération avec les procureurs de liaison de pays tiers, tels que les États-Unis ou l’Ukraine. Les centres de coordination d’Eurojust permettent de mener des opérations simultanées — arrestations, perquisitions, saisies — en temps réel, neutralisant ainsi les réseaux logistiques des organisations listées.
Europol, de son côté, soutient les services de police nationaux par l’analyse criminelle et le partage de renseignements. Lorsqu’une personne associée à une organisation listée est identifiée, Europol reçoit automatiquement des notifications des États membres. La coopération s’étend à la gestion des « preuves du champ de bataille » (battlefield evidence), qui sont des informations collectées lors d’opérations militaires dans des zones de conflit et utilisées comme preuves admissibles devant les tribunaux civils européens pour condamner les membres de ces groupes.
Restrictions de mouvement et intégrité de l’espace Schengen
L’appartenance à une organisation désignée entraîne une restriction drastique de la liberté de mouvement pour ses membres, en particulier via le Système d’information Schengen (SIS II). Ce système permet aux États membres d’introduire des signalements aux fins de non-admission ou d’interdiction de séjour.
| Impact sur la Mobilité et les Frontières | Mécanismes de Contrôle Activés |
| Refus de visa | Les consulats consultent systématiquement le SIS II pour bloquer les demandes des affiliés. |
| Interdiction d’entrée | Signalement automatique lors des passages aux frontières extérieures de l’espace Schengen. |
| Surveillance discrète | Possibilité de suivre les mouvements des suspects sans procéder à une arrestation immédiate. |
Les agences européennes comme Frontex ont un accès accru à ces données pour sécuriser les frontières extérieures. Tout individu signalé pour des activités liées à une organisation terroriste listée fait l’objet d’une procédure d’alerte immédiate dès qu’il tente de franchir une frontière de l’Union, ce qui conduit généralement à son refoulement ou à sa remise aux autorités judiciaires compétentes.
Le front numérique : régulation des contenus et lutte contre la propagande
Le classement d’une organisation terroriste a des conséquences directes sur sa capacité à exister dans l’espace numérique européen. Le Règlement (UE) 2021/784 (TERREG) établit un cadre juridique contraignant pour les fournisseurs de services d’hébergement. Le règlement précise que le fait qu’un contenu soit produit par une organisation figurant sur la liste terroriste de l’Union est un facteur déterminant pour exiger son retrait.
Les autorités nationales peuvent émettre des injonctions de retrait imposant aux plateformes — qu’il s’agisse de géants comme Facebook ou de petits hébergeurs — de supprimer le contenu terroriste dans un délai d’une heure. Si une plateforme échoue systématiquement à respecter ces ordres concernant des contenus liés à des entités listées, elle s’expose à des amendes pouvant atteindre 4 % de son chiffre d’affaires mondial.
Ce dispositif ne se limite pas aux vidéos d’attentats ; il couvre également l’apologie du terrorisme, la glorification des activités de l’organisation et la diffusion de manuels de formation. Pour l’organisation classée, cela signifie une perte quasi totale de ses canaux officiels de communication en Europe, limitant drastiquement sa capacité de recrutement et de radicalisation. Les hébergeurs sont également tenus de conserver les contenus retirés pendant six mois à des fins d’enquête et de preuve, renforçant ainsi le volet répressif.
Les défis de la légalité : droits de la défense et contrôle juridictionnel
Malgré l’impératif de sécurité, le classement terroriste n’est pas une mesure arbitraire et peut être contesté devant la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE). La jurisprudence de la Cour a considérablement évolué, cherchant un équilibre entre l’efficacité des sanctions et la protection des droits fondamentaux.
Les arrêts fondateurs, tels que ceux concernant l’Organisation des Moudjahiddines du peuple d’Iran (OMPI) et l’affaire Kadi, ont imposé au Conseil de l’Union européenne des obligations de transparence. La Cour a statué que le Conseil doit fournir un « exposé des motifs » suffisant pour permettre à l’entité de comprendre les raisons de son inscription et de préparer sa défense. L’absence de motivation précise ou l’incapacité du Conseil à prouver que la décision repose sur une base factuelle solide peut conduire à l’annulation de l’inscription.
Cependant, des décisions plus récentes, comme celles concernant le Hamas ou les Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE), montrent une certaine flexibilité de la Cour en faveur de la sécurité. Bien que le Tribunal ait parfois annulé des inscriptions pour des vices de forme — comme l’utilisation excessive de sources provenant de la presse plutôt que d’autorités judiciaires —, la Cour a souvent validé le maintien sur la liste lorsque la menace persistait.
| Affaires Majeures devant la CJUE | Question Juridique Tranchée | Impact sur le Système de Listage |
| OMPI (2008) | Droits de la défense et motivation. | Obligation de notifier les motifs à l’entité visée. |
| Kadi (2008) | Contrôle des sanctions de l’ONU par l’UE. | Affirmation que l’UE doit respecter ses propres droits fondamentaux. |
| Hamas (2021) | Authentification des actes et signatures. | Validation d’une forme simplifiée d’authentification par le Conseil. |
Pour une organisation classée, la procédure judiciaire devant la CJUE est le seul recours légal pour tenter de recouvrer ses avoirs et sa légitimité. Ces batailles juridiques sont longues, coûteuses et nécessitent de prouver que les circonstances qui ont justifié l’inscription ont fondamentalement changé.
Impact diplomatique et cas d’étude : Le Corps des Gardiens de la Révolution (CGRI)
L’inscription d’une organisation peut revêtir une dimension géopolitique majeure, particulièrement lorsqu’elle touche à des structures liées à un État. Le classement du Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI) d’Iran en janvier 2026 illustre les tensions inhérentes à cet outil.
Le CGRI, branche armée idéologique du régime iranien, a été classé à l’unanimité des 27 États membres de l’Union européenne. Cette décision, qualifiée de « pas moral et opérationnel », vise à isoler une institution centrale dans la répression interne et l’instabilité régionale. Les conséquences sont ici doubles :
- Sur le plan opérationnel : Elle active le gel des avoirs d’une entité qui contrôle une part importante de l’économie iranienne, rendant ses transactions internationales quasi impossibles.
- Sur le plan diplomatique : Elle marque une rupture franche. L’Union européenne signifie qu’elle ne traite plus le CGRI comme une armée conventionnelle mais comme une entité terroriste. En réaction, l’Iran a dénoncé une « erreur stratégique majeure », menaçant de mesures de rétorsion contre les armées européennes.
Cet exemple souligne que l’inscription sur la liste n’est pas seulement une mesure technique, mais un acte de haute diplomatie qui peut soit accélérer la chute d’un régime par asphyxie financière, soit au contraire durcir les positions et fermer les canaux de dialogue.
Risques de contagion et conséquences pour les tiers
Le classement d’une organisation crée un « risque de contagion » pour les acteurs tiers. Toute entité — qu’il s’agisse d’une banque, d’une entreprise technologique ou d’une organisation non gouvernementale — qui maintient des liens avec un groupe listé s’expose à des répercussions graves.
Les organisations à but non lucratif (OBNL) sont particulièrement surveillées. Selon la recommandation n° 8 du GAFI, elles peuvent être détournées par des organisations terroristes pour la collecte de fonds sous couvert d’activités caritatives. L’inscription d’une organisation sur la liste européenne place toutes les OBNL qui pourraient lui être liées sous une surveillance étroite des services de renseignement financier.
Pour les entreprises commerciales, la diligence raisonnable (due diligence) devient une question de survie. Elles doivent non seulement vérifier si leurs clients directs figurent sur la liste, mais aussi si les structures mères ou les bénéficiaires effectifs de ces clients sont liés à une entité terroriste. La violation, même par négligence, des régimes de sanctions peut entraîner le gel des avoirs de l’entreprise elle-même et des poursuites pénales pour financement du terrorisme.
Conclusion : l’outil de listage comme pilier de la sécurité européenne
En conclusion, être classée comme terroriste dans l’Union européenne entraîne pour une organisation une mort civile, financière et numérique sur le territoire des États membres. Les conséquences sont systémiques : elles vont du gel immédiat de chaque euro détenu dans une banque européenne à l’effacement total de sa présence sur les réseaux sociaux, en passant par l’impossibilité pour ses membres de franchir les frontières de l’espace Schengen.
Ce système, bien que contesté sur le plan des libertés individuelles et des droits de la défense, s’est imposé comme un pilier de la défense européenne. Il permet à l’Union d’agir de manière unifiée et puissante sans recourir à la force militaire, en utilisant le levier financier et réglementaire pour isoler les menaces. L’avenir de cet outil réside dans son adaptation aux nouvelles formes de terrorisme, notamment l’extrême droite et les acteurs isolés, ainsi que dans le renforcement de la numérisation de la coopération judiciaire pour contrer des réseaux de plus en plus dématérialisés. Pour l’organisation visée, sortir de cette liste est un processus long et incertain, exigeant une transformation radicale que peu parviennent à accomplir, faisant de l’inscription une sanction souvent irréversible.
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